Andrea Marcolongo est un astre exotique de la littérature. Après une ode au grec ancien (avec La langue géniale), l’essayiste de 33 ans a tenté de montrer l’importance des mythes héroïques pour la vie moderne (La part du héros : le mythe des Argonautes ou la force d’aimer). Son plus récent livre, Étymologies : pour survivre au chaos, porte sur son enthousiasme pour l’étymologie. La Presse s’est entretenue avec l’helléniste italienne, qui est établie à Paris.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

À quand remonte votre passion évidente pour l’étymologie ?

À 14 ans, j’ai commencé à apprendre les langues classiques. Découvrir tous ces liens entre les mots de diverses langues m’a fascinée. J’ai commencé à consulter le dictionnaire pour comprendre davantage d’où venaient les mots italiens.

Y a-t-il un fil conducteur entre le grec ancien, les héros et l’étymologie ?

C’est l’émerveillement face à la langue humaine, une grande passion et un respect pour les mots.

Dans quelle mesure l’étymologie nous permet-elle de prendre soin de nous ?

Choisir ses mots adéquatement est une façon primordiale de prendre soin de nous-mêmes. D’abord, on pense, puis on dit. Une langue imprécise et sans goût, sans relief, reflète une pensée similaire. La clarté est nécessaire de nos jours comme jamais auparavant.

Dans votre livre vous parlez des travaux sur l’« hypocognition » de l’anthropologue Robert Levy.

Il a étudié le taux de suicide élevé qui régnait à Tahiti au début des années 60. Il s’est rendu compte que la langue tahitienne était très riche pour décrire les maux du corps, mais passait sous silence les maux de l’âme, la tristesse, le deuil. Il a émis l’hypothèse que l’absence de mots empêchait de vivre adéquatement les épisodes difficiles de la vie. Je trouve que c’est un bon exemple de l’importance de bien comprendre d’où viennent les mots et ce qu’ils signifient.

Dans votre livre précédent, sur le mythe des Argonautes et le passage à l’âge adulte, vous évoquiez un remède contre l’« atomisation » du monde moderne.

C’est un fil conducteur dans mon travail, qui prend tout son sens dans le contexte de la pandémie. Dans les journaux, on voit des héros qui vont nous sauver, des politiciens, des scientifiques. Mais nous sommes tous appelés à contribuer, à prendre soin de nous pour prendre soin des autres. L’idée d’attendre des héros est dangereuse, infantile. Il faut devenir son propre héros.

Comment avez-vous vécu la pandémie ?

En confinement à Paris. Cette solitude collective était très étrange. Je voyage énormément, mon calendrier est toujours plein. J’ai dû revenir à mes habitudes d’étude et de travail d’il y a plusieurs années.

Y a-t-il un exemple d’étymologie que vous affectionnez particulièrement ?

J’aime beaucoup la multitude de mots d’origine agricole, paysanne. Par exemple, la félicité vient du latin felix, et avant cela du grec, qui signifie créer, être fertile. Ça ne signifie pas ne pas avoir de problèmes. Aussi, les synonymes apparents qui n’en sont finalement pas. Prenons par exemple simplicité et facilité. Simplicité signifie ne pas être double, ne pas avoir de côté caché. Facilité signifie ne requérir aucun don, aucun effort, pour être fabriqué.

Trois étymologies

Trahison : du latin tradere, transmettre, faire passer, plus avant de dare, donner ; tradere a aussi donné tradition. Trahison a pris son sens actuel avec Judas qui a remis Jésus dans les mains des soldats. « Je suis une professionnelle de la trahison », écrit Mme Marcolongo, reprenant le sens plus antique de « transmission ».

Douleur : du latin dolor, ressentir ou causer de la douleur, plus anciennement de la racine indo-européenne del ou dal, évoquant le bois découpé à la hache ou le fer battu par le forgeron. « Il faut seulement encaisser et attendre que passe la douleur de l’âge maltraitée, rossée et cassée. »

Destin et fatalité : du latin destinare, fixer, établir ou assigner ; plus archaïquement de la racine stanare, qui a aussi donné stare, être immobile, qui a donné obstiner, se tenir à l’arrêt avec ténacité ; au contraire, la fatalité provient de fatum, participe passé du verbe fari, dire, parler, qui a donné les fables et le fado portugais. « Le destin sait parfaitement où il veut aller. Le fatum est capable de tout, sauf de se taire. »

IMAGE FOURNIE PAR LES BELLES LETTRES

Étymologies – pour survivre au chaos, d’Andrea Marcolongo

★★★★

Étymologies – Pour survivre au chaos, d’Andrea Marcolongo, Les belles lettres, 317 pages