Paris sans ses célèbres cafés ne serait pas Paris, et le confinement l’a confirmé de cruelle façon. Les cafés en général sont des lieux de prédilection pour tous les voyageurs, de petites alvéoles urbaines qui permettent de respirer l’atmosphère des villes où l’on débarque. Avec Café Vivre, un recueil de chroniques au titre qui dit tout, tenues de 2014 à 2018, et qui fait suite au recueil Cafés de la mémoire qui racontait sa jeunesse, Chantal Thomas, sans l’avoir prévu, puisque le livre devait sortir au début d’avril, nous raconte un peu « le monde d’avant » et ce que la pandémie nous a fait perdre.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

« Vous avez raison, c’est le monde d’avant dans tout ce qu’il permettait », me dit-elle au bout du fil, alors qu’elle a pu fuir Paris pour Nice et retrouver la mer qu’elle aime tant. « Ce truc d’arriver, de poser ses affaires à l’hôtel, de courir dans la ville, de retrouver des amis, d’aller au cinéma, au musée, dans l’insouciance, sans arrière-pensée, c’est ça qui est si merveilleux. Dans la spontanéité qui est si difficile maintenant. »

Quelques jours avant que tout ne s’arrête, je devais m’envoler pour Paris, et j’y ai heureusement renoncé, sinon j’aurais passé ma visite enfermée dans le petit studio de travail de Chantal Thomas qu’elle voulait volontiers me prêter. C’est que nous avons développé une amitié au fil des interviews. J’ai eu le coup de foudre pour cette femme en 2002 après avoir lu son roman Les adieux à la reine, qui avait remporté le prix Femina. J’ai ensuite plongé dans son œuvre, un beau mélange de romans, d’essais et de récits, où pétille l’intelligence, l’érudition et un appétit certain pour la vie et la liberté. Dès notre première rencontre, ça a cliqué, peut-être parce que nous trouvions amusant de partager le même prénom et la même fascination pour le XVIIIe siècle, qui est sa spécialité. Par son œuvre, j’ai découvert des tas d’auteurs ou approfondi mes connaissances sur eux – de Sade à Patti Smith, en passant par Casanova, le prince de Ligne, Fritz Zorn ou la princesse Palatine –, mais ce sont nos discussions, dans les cafés et les restaurants justement, pleines de fous rires, qui m’ont fait découvrir une femme experte dans l’art d’entretenir sa joie d’exister.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Avec Café Vivre, Chantal Thomas, sans l’avoir prévu, nous raconte un peu « le monde d’avant » et ce que la pandémie nous a fait perdre.

Je me souviens en particulier d’une soirée où je l’avais invitée au restaurant Le Pied de cochon, afin qu’elle puisse déguster une salade de crabe des neiges (son péché mignon quand elle est au Québec). À la table à côté, deux hommes se tapaient un repas gargantuesque et enfilaient entre les plats des shooters d’alcool en blaguant à voix haute, étourdis et repus. Je lui avais expliqué qu’au Québec, on appelait ça « se payer la traite ». Elle était hilare.

« Mais ils ont l’air tellement heureux ! »

Voilà ce qu’est Chantal Thomas, ouverte à tout ce qui se passe autour d’elle, et ce que sont aussi ces moments furtifs que l’on vit dans les cafés ou les restaurants lorsqu’on est de passage. Grande voyageuse, elle maîtrise parfaitement cet « usage du monde », selon l’expression de Nicolas Bouvier qu’elle cite en exergue de son livre. Elle écrit d’ailleurs dans la préface : « On peut lire Café Vivre comme un journal de voyage, si l’on croit que chaque matin contient une occasion de départ et une chance d’aventure, émotive, intellectuelle – la recherche d’une certaine qualité de vibrations. »

J’adore cette expression, parce que merde, c’est exactement ce qui nous manque depuis la pandémie. « Pour nous, c’est comme un élan coupé, quoi, déplore-t-elle. La beauté d’aller dans un café, c’est aussi une manière de célébrer le hasard, et de faire que la journée a plusieurs respirations. Ou dans une ville étrangère, chercher le café qui va m’être amical, familier, et à ce moment-là, la ville n’est plus étrangère, elle devient un espace protecteur. Je trouve que les cafés ont un rôle essentiel dans notre rapport au monde. »

Contre l’enfermement du foyer

Comme tous les Parisiens, Chantal Thomas a été assignée à son appartement, et n’a pu sortir que pour faire une marche ou des courses dans un périmètre restreint. Ce qui n’est pas vécu comme une grande punition quand on est écrivain – « mais ce qui n’était pas en continuité est que j’aime cette vie lorsqu’elle s’ouvre sur le dehors », explique-t-elle.

Et puis Paris sans les cafés, c’est un truc de folie, ce n’est plus la ville. Ce sont de grandes avenues vides, mortifères. Les gens étaient très rapides, furtifs, il n’y avait plus du tout d’échange, de complicité, l’épidémie installait une suspicion généralisée. Ça, c’était dur, et pesant.

Chantal Thomas

Elle trouve aussi incohérent, voire indécent, l’esprit de vacances derrière le déconfinement, cet oubli des morts par milliers. « On oublie tout, dans une sorte de déni perpétuel. Je trouve ça horrible. C’est le contraire d’un rapport réfléchi à la vie et Café Vivre porte là-dessus, dans cette idée de faire une pause, de jouir de soi et de ce qui nous entoure. »

Pour Chantal Thomas, l’enfermement que nous avons vécu renvoie aussi au souvenir d’un temps où les femmes étaient confinées à la maison. « Je trouve que les cafés sont un théâtre fabuleux de la vie quotidienne, et c’est aussi ce qui permet de sortir de chez soi, de l’enfermement du foyer. Je pense que c’est pour ça qu’en France, et encore plus en Espagne, en Italie, en Grèce, pour ne pas parler des pays d’Afrique du Nord et au-delà, que les femmes n’allaient pas dans les cafés. C’est quand même une chose relativement récente. Je crois que c’est symbolique de la possibilité d’une rencontre, et d’une rencontre avec le monde. C’est pourquoi dans les sociétés oppressives, patriarcales et machos, les femmes ne vont pas au café, ce sont des lieux uniquement pour les hommes, une manière de dire que la place de la femme est au foyer, auprès des enfants, à préparer les repas. On voit bien cela avec les premières femmes un peu bohèmes qui arrivent à Paris en même temps que Hemingway, combien ça faisait scandale. Donc, ne plus aller dans les cafés comme on l’a fait pour le confinement, c’est un peu rétrograder dans un temps où on ne sort plus de chez soi que pour aller acheter de quoi manger. Ce n’est pas drôle. »

Mais heureusement, il y a ce livre, Café Vivre, qui réactive nos sensations et nous aide à ne pas oublier l’esprit des cafés que nous allons retrouver un jour, dans lequel fourmillent les anecdotes personnelles et historiques, une exaspération envers cette peur de la saine solitude interrompue par nos téléphones, et un petit coup de gueule pour les Starbucks de ce monde à l’esthétique neutre d’aéroport, puisque Chantal Thomas aime qu’il y ait « une individualité des cafés, comme il y a une singularité de chaque personne qu’on rencontre ».

Malgré ces derniers mois angoissants et un virus qui court toujours, j’ai retrouvé Chantal Thomas intacte au bout du fil, et cette constance de son caractère joyeux me ravit chaque fois. Comment fait-elle ?

« C’est une vraie question ? me répond-elle en éclatant de rire. Écoutez, d’abord, je ne suis pas très sensible au temps qui passe, j’ai un rapport très fort au présent, et même dans mes livres qui abordent le passé comme Cafés de la mémoire ou L’échange des princesses, tout est raconté au présent. Ce qui du passé peut constituer une ombre, que ce soit la nostalgie, des regrets ou des blessures réactivées, je ne suis pas du tout dans ce registre. C’est comme une supposition mentale et affective que j’ai qui fait que l’instant présent l’emporte énormément sur le passé et même sur l’avenir. Je suis sur la plage, quoi. »

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Café Vivre
Chantal Thomas
Seuil, 208 pages
En librairie le 18 juillet