Céline Dion l’ignore sans doute, mais ses chansons font partie de la trame sonore d’un roman français très dur qui parle de pauvreté, de cruauté et de violence familiale.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Nous sommes à Marseille, dans une famille qui en arrache : parents toxicomanes, père d’origine belge, Karl, très violent, mère d’origine algérienne, Loubna, victime consentante.

Le roman s’ouvre sur l’assassinat du père. Qui l’a tué ? Serait-ce un de ses trois enfants ? Après tout, si on soulève un coin de l’affiche qui décorait le mur de leur chambre, on peut lire JVTMP – « Je veux tuer mon père ».

Le roman remonte dans le temps et nous raconte la tension constante qui règne dans l’appartement miteux du nord de Marseille, une tension qui n’est pas sans rappeler Chienne de Marie-Pier Lafontaine. On craint le père, on évite le plus possible d’exciter sa rage.

Entre deux paires de claques et deux combines ratées, ce tortionnaire qui rêve de célébrité et de fortune facile traîne ses deux aînés dans des castings. Il faut dire que Karel et Hendricka sont beaux, ils ont du charisme, pas comme Mohand, le petit dernier, né avec plusieurs handicaps. Alors que sa mère le couve, son père l’humilie et le martyrise plus que les deux autres. Il le tuera presque.

IMAGE FOURNIE PAR P. O. L

Il est des hommes qui se perdront toujours, de Rebecca Lighieri

Pour brasser la cage de sa progéniture, ce père sans cœur aime bien citer Céline Dion en exemple : une fille née dans une famille modeste, qui n’avait même pas son propre lit, mais qui est devenue une vedette planétaire. Ce qu’il omet de préciser, c’est que « notre Céline » a bénéficié de l’amour de sa famille, sentiment inexistant dans ce logis crade d’où les enfants tentent de s’échapper aussi souvent qu’ils le peuvent.

Leur refuge : une communauté de gitans installés dans un bidonville aux limites de la ville, une deuxième famille où ils trouveront amitié, amour, acceptation ainsi qu’un secret bien enfoui.

Pas une lecture légère…

Ceux et celles qui cherchent des lectures légères pour la saison chaude chercheront ailleurs : ici, on est dans le cru, l’insoutenable.

Au son de IAM, de Michael Jackson et de Notre-Dame de Paris, on baigne dans la chaleur moite et la poussière de Marseille. Ce sont les années 80 puis 90. Le sida, la dance music.

Au fil des ans, les trois enfants découvrent le sexe et l’amour, se refont une vie en tentant de s’extirper du terreau toxique dans lequel ils ont grandi. Ils prennent tous des directions différentes, mais demeurent hantés par la même peur : celle d’avoir la violence inscrite dans leurs gènes.

Derrière le pseudonyme Rebecca Lighieri, dont c’est le troisième titre, se cache l’autrice Emmanuelle Bayamack-Tam, Prix Inter 2019 pour son roman Arcadie. Rebecca Lighieri lui donne la liberté d’écrire des histoires plus sombres, avec un petit côté polar. Mais il est des hommes qui se perdront toujours est bien plus qu’un thriller de vacances. C’est un portrait sans complaisance d’une certaine France. Ça se passe à Marseille, mais ça pourrait se passer n’importe où dans l’Hexagone. C’est la France des marginaux, des laissés-pour-compte, d’enfants abandonnés qui se construisent en marge de la société. Un livre brûlant et sans pitié, comme le soleil de juillet.

Il est des hommes qui se perdront toujours, de Rebecca Lighieri, P. O. L, 384 pages