Elizabeth Gilbert a le don de créer des personnages de femmes attachantes et libres. L’autrice de Mange, prie, aime a prouvé depuis 2006 qu’elle est beaucoup plus que la femme d’un seul succès. Elle a un incroyable talent de conteuse et ne lésine pas sur la recherche pour étoffer ses histoires. On sent qu’elle se documente énormément lorsqu’elle plonge dans une période, et sa recherche donne profondeur et crédibilité à ses romans.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Dans L’empreinte de toute chose, par exemple, on apprenait beaucoup sur la botanique au XIXsiècle.

Dans Au bonheur des filles, c’est le Broadway des années 40 qu’on découvre : les théâtres, les clubs enfumés, la vie nocturne du music-hall. L’action commence au tout début de la Seconde Guerre mondiale, alors que le conflit paraît encore lointain aux yeux des Américains.

Vivian, jeune fille de bonne famille qui grandit aux côtés d’un grand frère parfait en tous points alors qu’elle achève ses études de peine et de misère à Vassar, est envoyée chez sa tante Peg, la marginale de la famille.

Peg vit à New York et tient un théâtre qui en arrache. Mariée avec un homme narcissique qui fait carrière à Hollywood, elle partage sa vie avec Olive, une femme qu’elle a rencontrée en Europe pendant la guerre.

Peg évolue dans un milieu de permissivité qui colle parfaitement à la personnalité de Vivian. La jeune femme s’épanouit personnellement et sexuellement au milieu des showgirls et des acteurs.

Équipée de sa machine à coudre – la couture est un legs de sa grand-mère qui lui a appris à « construire » des vêtements –, elle se rend rapidement indispensable au théâtre de sa tante.

Le roman prend la forme d’une lettre qu’écrit la Vivian de 2010 à une jeune Angela à qui elle raconte sa vie.

Une vie joyeuse et débridée, jusqu’au jour où la jeune femme trahit une personne pour qui elle a beaucoup d’estime. Leçon de vie : même dans les milieux les plus ouverts et les plus permissifs, il y a un code d’honneur, des choses qui ne se font pas. Vivian l’apprendra à ses dépens et sa vie prendra un tournant. Le livre aussi.

Dans la seconde moitié, c’est une Vivian plus mature et plus assumée qui parle. Après un hiatus, elle revient à New York et marche dans les pas de sa tante. Comme elle, Vivian se bâtit une vie à son image, loin des conventions sociales et des obligations imposées aux femmes de l’époque. Marginale, mais libre et heureuse.

On reconnaît là la touche d’Elizabeth Gilbert.

Cette quête de liberté est au cœur de tous ses romans. La recherche du pardon aussi. Ou du moins d’une certaine délivrance. Nous ne sommes pas QUE nos erreurs. Nos manquements ne définissent pas la personne que nous sommes.

Les personnages imaginés par Gilbert sont truculents. Les portraits de femmes sont particulièrement réussis : maîtresses de leur vie, imparfaites, assumées. On les aime d’emblée.

Seul bémol : la traduction, très franco-française qui, sans gâcher totalement le plaisir de lecture, agace parfois.

★★★½

Au bonheur des filles
Elizabeth Gilbert
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Barbaste
Calmann-Lévy
428 pages