Dans un monde marqué par la désinformation et les « faits alternatifs », il est parfois difficile de départager le vrai du faux. L’anthropologue judiciaire Temperance Brennan, une scientifique rigoureuse, en vient même à douter de ses propres perceptions.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

La mort sans visage est la 19e aventure de Temperance Brennan, l’alter ego de la romancière américaine Kathy Reichs, elle-même anthropologue judiciaire.

« Dans mes livres, j’incorpore des éléments de mon expérience professionnelle, je m’inspire de cas médico-légaux sur lesquels j’ai travaillé, a expliqué Kathy Reichs au cours d’une entrevue téléphonique plus tôt ce printemps depuis son domicile de Charlotte, en Caroline du Nord. Je n’incorpore pas d’éléments de ma vie personnelle. Mais cette fois-ci, j’ai décidé de le faire. »

L’autrice raconte qu’on lui a diagnostiqué récemment un anévrisme cérébral non rompu. « On a réglé le problème de façon chirurgicale, mais j’ai décidé de donner la même condition de base à Tempe, en plus de migraines. Elle doit faire face à la situation alors qu’on essaie d’ajuster sa médication. »

Kathy Reichs souligne que lorsqu’on écrit une série, il est notamment important de faire évoluer son personnage. Dans le roman précédent, Temperance Brennan avait ainsi accepté d’aller vivre avec l’enquêteur Andrew Ryan.

Qui croire ?

Dans La mort sans visage, pour la première fois de sa vie, Temperance Brennan ne sait pas à quel point elle peut se fier à ses perceptions. Au tout début du récit, elle voit un intrus vêtu d’un trench-coat devant son domicile, en pleine nuit. L’homme est-il réel ou ne s’agit-il que d’une hallucination ?

Pour mal faire, en cours d’enquête, elle perd tous ses documents et ses preuves concrètes dans un incendie. « Elle doit se fier à ce qu’elle a gardé en mémoire. Mais peut-elle faire confiance à ce qu’elle a en tête ? »

IMAGE FOURNIE PAR ROBERT LAFFONT

La mort sans visage, Kathy Reichs, Robert Laffont, 418 pages.

Or, Temperance Brennan doit composer avec un stress supplémentaire. Son patron, Tim Larabee, médecin légiste en chef du comté de Mecklenburg, a été assassiné dans une aventure antérieure. La nouvelle patronne, Margot Heavner, ne l’aime vraiment pas et l’écarte totalement de tous les nouveaux cas qui pourraient se présenter.

On vient justement de trouver un cadavre mutilé par des animaux sauvages. Il n’a plus de visage, plus de dents, plus de mains, impossible de l’identifier avec les méthodes courantes.

« Tempe sait qu’il s’agit d’un cas d’anthropologie judiciaire, mais la nouvelle patronne ne lui demande pas de l’aider. Tempe estime que c’est une erreur et veut parvenir à identifier le corps, mais elle doit se fier uniquement à ses propres ressources pour ce faire. Elle doit travailler à l’extérieur du système. Pour la première fois, elle se sent exilée. »

Fascinée par les « faits alternatifs »

Il y a beaucoup d’introspection dans La mort sans visage. Temperance Brennan s’interroge sans cesse sur ses perceptions. Mais il y a aussi beaucoup d’action. Peut-être désinhibée par ses problèmes cérébraux, elle multiplie les initiatives d’une extrême imprudence.

L’enquête amène l’anthropologue judiciaire à confronter les partisans de théories conspirationnistes, les anti-vaccins, les survivalistes, etc. Pour Kathy Reichs, c’est un autre symbole de notre époque, « tous ces cinglés sur internet qui propagent ces théories insensées ».

Je suis toujours à l’affût d’éléments qui vont intéresser les gens. Si quelque chose me fascine, il y a bien des chances que cela fascine les autres.

Kathy Reichs

Et ce qui la fascine, c’est toute la désinformation et les « faits alternatifs » qui caractérisent la société actuelle.

« Lorsqu’on a des individus, notamment des gens en position d’autorité, et certains médias, qui propagent de fausses nouvelles et des “faits alternatifs”, les gens peuvent se choisir une réalité dans laquelle ils peuvent vivre. »

À l’origine, La mort sans visage devait paraître au début d’avril. La crise de la COVID-19, et notamment la fermeture des librairies, a bouleversé le calendrier. L’entrevue avec Kathy Reichs a quand même eu lieu à la fin de mars, en plein confinement.

« Je parle avec mes petits-enfants presque tous les jours sur FaceTime, indique l’auteure. Ils sont isolés eux aussi. Mais je profite également de l’occasion pour écrire beaucoup. »

Elle travaille d’ailleurs sur la 20e aventure de Temperance Brennan. « Ce qui est intéressant, c’est qu’il sera question d’édition génomique et que cela touchera le concept de maladie infectieuse. Or, j’ai commencé à travailler là-dessus bien avant la venue de la COVID-19. »

L’action se déroulera essentiellement à Montréal, une ville que Kathy Reichs connaît bien parce qu’elle a longtemps travaillé au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale à Parthenais.

« Je ne travaille plus autant sur des cas. Je suis disponible s’ils ont besoin de moi, mais avec la rédaction d’un thriller et d’un roman jeunesse par année, ça en faisait trop. Je me concentre donc sur l’écriture. Mais je vais à Montréal plusieurs fois par année, j’y ai beaucoup d’amis. »

Kathy Reichs note qu’elle a signé un contrat pour 20 aventures de Temperance Brennan. Elle doit maintenant décider si elle signera un nouveau contrat pour des aventures additionnelles. Évidemment, elle devra prendre cette décision avant de terminer l’écriture du 20e roman.

« Je vais écrire d’autres livres, c’est sûr, mais la question est de savoir si je vais écrire d’autres livres mettant en vedette Temperance Brennan. »

La mort sans visage, Kathy Reichs, Robert Laffont, 418 pages.