Bien sûr, il y aura des nouveaux livres sur les rayons des librairies l’automne prochain. Mais on le devine, la rentrée littéraire sera bien différente des années précédentes. Coup de sonde auprès de quelques éditeurs qui reprennent tranquillement leurs activités, et qui nous expliquent comment ils s’adaptent à la pandémie.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Comme bien des secteurs d’activité, le monde du livre est inquiet. De l’éditeur au libraire en passant par le distributeur, toute la chaîne du livre est fragilisée ces jours-ci. On estime que les librairies indépendantes ont perdu environ 70 % de leur chiffre d’affaires depuis le début de confinement, sans compter que des chaînes comme Renaud-Bray sont en difficulté. Selon l’Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française (ADELF), qui craint une crise des liquidités, le pire est à venir.

C’est dans ce contexte difficile que les éditeurs préparent la rentrée de l’automne, LE plus gros moment de l’année dans le monde du livre. Alors que l’ouverture des librairies montréalaises est sans cesse reportée, il faut planifier une rentrée automnale sans lancements, sans séances de signature et probablement sans salons du livre. Pas évident.

« On a un semi-plan, on tricote trois mailles puis on détricote trois mailles », lance Caroline Fortin, vice-présidente de Québec Amérique.

« C’est l’incertitude, confirme Mark Fortier chez Lux Éditeur. Il faut faire comme si la rentrée allait être normale même si elle ne le sera pas. »

« On essaie de s’adapter autant que faire se peut, souligne de son côté Pascal Assathiany, directeur général aux éditions du Boréal. On va sortir des livres en mai et juin, avant la période des vacances, mais d’autres titres seront reportés à l’automne. Et des titres prévus pour l’automne seront reportés à l’hiver. On doit tenir compte de l’état du marché. »

Un printemps pas évident

À la mi-mars, tout a cessé d’un coup sec. « Il y a un de nos livres qui est littéralement resté pris dans un camion arrêté quelque part, raconte Caroline Fortin en riant. C’est un livre sur les plantes d’intérieur, Une jungle entre quatre murs… Ça ne s’invente pas  ! »

Le gros morceau du printemps chez Québec Amérique, c’était toutefois la biographie de Pauline Marois, qui devait sortir au début du mois d’avril. « On a tout mis sur pause, poursuit-elle. On y va au cas par cas. Certains titres seront repoussés à l’automne et on réévalue des sorties de l’automne qui seront peut-être reportées à l’hiver 2021. »

La plupart des maisons d’édition se livrent au même exercice. C’est pourquoi l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) a lancé un message à ses quelque 120 membres : tentons de ne pas engorger les rayons des libraires cet automne. « Je pense que tous les éditeurs sont conscients que ça ne sert personne de créer un goulot d’étranglement, note son président, Richard Prieur. De toute manière, les imprimeurs ne seront pas en mesure de fournir. »

Un jeu de dominos

Depuis le début du confinement, la lecture est plus populaire que jamais. Les gens revisitent leurs bibliothèques, dressent des listes, s’échangent des suggestions. « Comme l’art, la lecture est une valeur refuge », soutient Pierre Filion, qui assure la direction générale et éditoriale chez Leméac. Les gens lisent, mais les librairies et les bibliothèques sont fermées. Et les ventes en ligne représentent au mieux le quart des ventes habituelles. « On avait beaucoup de livres à sortir en mars, avril et mai, précise M. Filion. On va attendre que la plupart des librairies rouvrent pour tout lancer. Je prévois que la moitié de mon programme d’hiver sera reporté à l’an prochain. Et je vais baisser ma production de 20 à 25 % cet automne. On ne veut pas créer une crise inflationniste et risquer de tuer des livres. »

Pour Lux Éditeur, qui observe une baisse de 15 à 40 % de son chiffre d’affaires, il ne fait aucun doute que l’automne sera atypique. « On performe bien dans les librairies de cégeps et d’universités, note Mark Fortier. Mais quand vont-elles rouvrir ? Il reste encore tellement d’inconnues quand on parle de la rentrée. »

Richard Prieur parle des trois R pour décrire ce que vivent les éditeurs de livres actuellement : la relance, la reprise et la rentrée. « La relance et la reprise, ça va, dit-il. Ça reprend lentement avec l’ouverture des régions. Les libraires ont tenu au cours des dernières semaines, même s’il n’y avait pas beaucoup d’argent à faire quand on ajoute le coût des livraisons. Là, les acquisitions vont reprendre, et on souhaite que les librairies ouvrent bientôt à Montréal. Mais les entrepôts des distributeurs débordent. Et je suis inquiet pour les librairies dans les centres commerciaux. L’écosystème du livre est fragile. »

On verra au cours des prochaines semaines quelle part de la somme de 500 millions de dollars annoncée par le ministre du Patrimoine canadien Steven Guilbeault reviendra au milieu du livre.

Mais pour l’instant, l’inquiétude de Richard Prieur est partagée par Pascal Assathiany, qui porte aussi le chapeau de président de Dimedia, un diffuseur et distributeur, propriété des éditions du Boréal et de Québec Amérique. « Le problème principal, c’est de tenir l’ensemble de la chaîne du livre debout, insiste-t-il. Les librairies ne paient pas ou paient en retard, les distributeurs n’ont pas de revenus. Or, la distribution, c’est le maillon discret de la chaîne, celui qui ne reçoit pas d’aide en temps normal. »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Une série de mesures de sécurité sont mises en place dans les librairies qui ont rouvert leurs portes. 

Comment parler des nouveaux livres

L’autre défi qui attend les éditeurs cet automne, c’est celui de la promotion. Dans un contexte où tout rassemblement est interdit, le mode habituel de promotion des livres devient impossible.

« Nos lancements attirent environ 200 personnes chaque fois, note Olga Duhamel, qui assure la direction littéraire chez Héliotrope. Il y a beaucoup d’énergie dans ces soirées qui donnent une impulsion aux livres. Ensuite, il y a les salons du livre. Peut-être qu’il y en aura en région, mais Montréal reste notre gros salon… On réfléchit à d’autres manières de faire les choses parce qu’on a envie de se voir. Un lancement où tout le monde porte un masque ? Je ne sais pas… »

En cette saison, les éditeurs ont l’habitude de présenter leurs nouveaux titres aux libraires et aux bibliothécaires. Des journées qui ne pourront avoir lieu puisque les rassemblements sont toujours interdits. Pierre Filion, de Leméac, constate que les éditeurs européens ont entre autres recours à des rendez-vous Facebook, en direct ou préenregistrés. « On va trouver d’autres moyens, mais c’est certain que notre grand cocktail de la rentrée ne pourra pas avoir lieu », regrette-t-il.

« Les auteurs vont trouver d’autres façons de rencontrer les lecteurs via les réseaux sociaux, croit pour sa part Caroline Fortin, de Québec Amérique. Ce qui m’inquiète, c’est de savoir quand les lecteurs pourront à nouveau bouquiner, tenir un livre dans leurs mains et le feuilleter. Pour des auteurs moins connus, c’est important que les lecteurs puissent les découvrir en librairie. »

Toutes sortes d’initiatives sont en préparation en vue d’un retour à la normale. On a déjà vu le mot-clic #jelisbleu, lancé dans les réseaux sociaux par l’autrice Nadine Descheneaux. Plusieurs éditeurs espèrent aussi que les libraires mettront l’accent sur les livres québécois en magasin. Quelques-uns proposent également que les écoles et les bibliothèques favorisent l’achat de livres québécois. Richard Prieur de l’ANEL voit même une occasion du côté des médias électroniques, où, selon lui, la couverture de la littérature n’est pas choyée. « Les tournages sont retardés et la télé va devoir remplir ses contenus, croit-il. Il y aura un intérêt pour les variétés et l’information. Il y a peut-être opportunité de ce côté ? Pour l’instant, on cherche par tous les moyens de garder la tête au-dessus de l’eau… »