Victoria Mas était une des invitées d’honneur du Salon international du livre de Québec, qui devait avoir lieu en avril, et qui a été annulé pour les raisons que l’on sait. En confinement à Paris, la primo-romancière nous parle du sort réservé aux femmes internées à l’hôpital de la Salpêtrière à la fin du XIXe siècle. Une histoire étonnante, et révoltante, qu’elle raconte dans Le bal des folles. Entrevue.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Tous les écrivains ne vivent pas cette pause forcée de la même façon. Pour Victoria Mas, confinée dans son appartement parisien, c’est une période plutôt fertile : la jeune femme est en train d’écrire son prochain roman. « Je sais qu’il y a deux écoles face au confinement, mais pour ma part, j’ai l’habitude d’être beaucoup chez moi. L’écriture occupe mes journées et j’avais déjà mon histoire en tête, qui ne se déroule pas au temps présent. Vous ne risquez pas de lire mon journal de confinement bientôt [rires]. »

Le nom de Victoria Mas (qui, pour l’anecdote, est la fille de la chanteuse Jeanne Mas) s’est retrouvé sur de nombreuses listes de finalistes de prix littéraires depuis la sortie de son livre. L’autrice en a remporté plusieurs, dont le Renaudot des lycéens. Il faut dire que son Bal des folles est un roman original qui raconte une histoire peu connue.

C’est en accompagnant un ami à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière que la jeune femme s’est intéressée à une facette de l’histoire de cet établissement parisien. « Il faut savoir que c’est un très grand hôpital, presque un petit arrondissement dans un arrondissement, observe Victoria Mas, jointe au téléphone à Paris. Ça ressemble à un quartier parisien, mais sans les bistros. ll y a une chapelle, un parc…. C’est un endroit austère et écrasant qui m’a intriguée. »

En faisant des recherches, Victoria Mas est tombée sur un fait qui l’a renversée : à la fin du XIXe siècle, le neurologue Jean-Martin Charcot organisait un bal costumé auquel étaient conviées les femmes internées à la Salpêtrière. Une soirée à laquelle on invitait aussi les bourgeois parisiens qui pouvaient côtoyer, l’espace d’une soirée, ces femmes vulnérables, exhibées comme des animaux de cirque.

Qui était ce médecin ? « En France, on connaît surtout Charcot pour la maladie qui porte son nom, une maladie neuro-dégénérative, précise Victoria Mas. Il y a également eu un film, Augustine, mettant en vedette Vincent Lindon, qui racontait ses travaux sur l’hystérie et sa relation particulière avec une patiente. » Cette patiente, la fameuse Augustine, le neurologue l’exhibait lors de séances d’hypnose publiques auxquelles assistaient des curieux, journalistes et notables, sans doute en mal de sensations fortes.

De puissants personnages

Dans son roman, Victoria Mas a imaginé quatre personnages féminins qui lui permettent de raconter le quotidien de l’aile psychiatrique de l’hôpital. Parmi elles, Louise, une jeune femme en proie à des crises fréquentes qui est convaincue d’être la « nouvelle Augustine ».

J’ai trouvé peu d’information sur les conditions d’internement de l’époque. Ce qu’on sait, c’est que la plupart étaient internées non pas par choix, mais contre leur gré, par les hommes de leur famille : pères, frères, maris…

Victoria Mas

Comme le personnage d’Eugénie, par exemple, une jeune fille de bonne famille qui voit des esprits et qui fait part de ce « don » à sa grand-mère. « Le spiritisme était très en vogue à Paris à la fin du XIXe siècle », affirme Victoria Mas. Lorsque son secret est révélé au grand jour, Eugénie est internée de force par son père. Il renie sa fille qui risque de déshonorer le patronyme familial.

Au-delà de la réalité d’une aile psychiatrique, c’est la condition des femmes à la fin du XIXe siècle que décrit Victoria Mas dans son roman. « Elles n’ont aucune liberté, doivent demander la permission pour sortir de chez elles, raconte l’autrice. Dans mon roman, la mère d’Eugénie n’a pas voix au chapitre, elle n’existe pas. Les femmes n’ont de valeur que lorsqu’on leur trouve un parti pour se marier. »

La jeune Eugénie paiera cher sa soif d’autonomie. Comme nombre de ses contemporaines. « À l’époque, on internait les femmes pour toutes sortes de raisons : parce qu’elles étaient mélancoliques ou dépressives, parce qu’elles revendiquaient leur autonomie ou pour des raisons d’héritage. C’était une société très corsetée, au propre comme au figuré. »

Un lien avec #metoo

Dans Le bal des folles, on découvre au fil des pages et des récits de chacune que la plupart des femmes internées ont subi des violences physiques, psychologiques et sexuelles qui les ont traumatisées. Une situation qui trouve écho aujourd’hui. « À l’époque, la violence était acceptée, souligne Mas, Les femmes étaient conditionnées à la recevoir, à la refouler. Aujourd’hui, grâce au mouvement #metoo, on en parle. C’est un énorme bouleversement sociétal. »

Au cœur du roman, il y a aussi les travaux de ce fameux docteur Charcot sur l’hystérie, une notion qui a toujours été associée au féminin. « On utilisait l’hystérie – et on l’utilise encore – pour discréditer la parole des femmes. C’est également lié à leur cycle menstruel. C’est un carcan imposé aux femmes et dont il est difficile de sortir. On en voit encore l’héritage aujourd’hui. »

Victoria Mas affirme voir un lien entre cette période charnière qu’a été la fin du XIXe siècle, et notre époque. « Je me sens l’héritière de ces femmes qui ont dû subir le regard condescendant de leurs contemporains. J’ai l’impression d’avoir construit une passerelle entre elles et nous. »

IMAGE FOURNIE PAR ALBIN MICHEL

Le bal des folles, de Victoria Mas, Albin Michel, 256 pages