Comment peut-on se remettre d’un père violent qui a pourri votre enfance ? C’est la question que l’on se pose après avoir lu La Golf blanche, le premier roman de Charles Sitzenstuhl, conseiller politique d’un ministre français qui a pris la plume à l’âge de 28 ans pour raconter la triste histoire de sa jeunesse.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Le roman se déroule en Alsace dans les années 90. Il débute par un déchaînement de violence d’un mari contre sa femme. Une entame qui glace les os et donne le ton au livre. 

« Toute mon enfance, j’avais vécu dans la peur, mon père créait la peur partout, tout le temps », écrit dans les premières pages le narrateur qui raconte les méchancetés, les mesquineries et les agressions verbales que son père, né en Allemagne, a assénées sur lui, sa mère et sa sœur, durant son enfance. 

Jamais une crème glacée ou un streusel pour les enfants, aucun encouragement pour Charles qui s’investissait dans le sport, seulement des remarques blessantes et des coups de sang au volant de sa Golf blanche, le père prenant des risques insensés en conduisant vite avec sa famille. 

« Quelque chose s’était refermé chez mon père, claquemuré au fond de lui, écrit Charles Sitzenstuhl. Tout ce qui était extérieur, même sa famille, l’agaçait. Nous étions une agression permanente pour lui, moi surtout, moi son fils. Il réagissait par la colère, la violence, les insultes, les humiliations. Il n’avait aucune tendresse, aucune gentillesse, aucune compassion. Nous étions de trop. Il ne nous supportait plus. » 

Un père qui n’aimait pas les discussions à table, qui frappait son fils sur la nuque à l’étourdir et qui aimait rabaisser sa femme. « C’est lui qui préparait généralement le repas, écrit l’auteur. Il disait que les plats de ma mère étaient dégueulasses […] Sa violence avec nous s’engouffrait dans toutes les brèches. » 

Des mots qui frappent

En entretien téléphonique, Charles Sitzenstuhl explique qu’à 28 ans (il y a trois ans), il a ressenti le besoin de raconter ses souvenirs. Pour se « débarrasser de cette histoire ». Malgré leur dureté, l’écriture n’a pas été douloureuse. « L’expérience a été assez plaisante même si c’est très exigeant d’écrire un roman, dit-il. Ça m’a fait beaucoup de bien. »

Comme lecteur, on est bouleversé par les descriptions de l’auteur et l’atmosphère anxiogène générée par le père. L’écriture est élégante, mais les mots frappent. Si le livre est un roman, les souvenirs sont fidèles à la mémoire de l’auteur. 

« Le processus d’écriture m’a permis de retrouver un certain nombre de souvenirs, dit-il. Tout un monde s’est dévoilé petit à petit. » 

Dans l’expérience de l’écriture, c’est assez fascinant cette capacité qu’a l’acte d’écrire d’accéder à nouveau à des ambiances et des souvenirs du passé.

Charles Sitzenstuhl

Charles Sitzenstuhl n’a pas tenté, avec son livre, de comprendre pourquoi son père a agi ainsi. Il a plutôt voulu montrer ce que représente le fait de grandir avec un père violent et tourmenté. Il décrit aussi sa grand-mère paternelle allemande sous un jour plutôt antipathique, sans aucune tendresse pour ses petits-enfants. 

« J’ai voulu restituer l’incompréhension complète que j’avais alors. Aujourd’hui, comprendre pourquoi le père était comme ça, je n’ai pas la réponse. Et je ne pense pas que ce soit du domaine de la littérature de donner des réponses définitives. C’est du ressort d’autres disciplines. »

Dans son roman, la police intervient à deux reprises dans la maison familiale, en raison de la violence du père. Mais aucun geste n’est posé. Charles Sitzenstuhl considère que ces deux interventions ont quand même contribué à le protéger lui, ainsi que sa mère et sa sœur. « L’arrivée de la police a mis fin au délire infernal du père du narrateur, ça l’a calmé », dit-il. 

Le sport et l’école

La jeunesse déprimante de Charles Sitzenstuhl ne l’a pas empêché de se construire et de devenir l’homme et le professionnel qu’il est aujourd’hui. Conseiller politique, depuis trois ans, auprès du ministre de l’Économie et des Finances de la France, Bruno Le Maire, il est chargé du numérique et de la transition écologique. 

« Trois choses m’ont fait tenir [durant mon enfance], dit-il. D’abord ma famille maternelle. Et puis le sport, avec la compétition, les équipiers, les entraîneurs. Ça vous encadre, ça vous sort de votre quotidien et de vos blessures. Et puis, il y a eu l’école qui a été un cadre bienveillant. »

Charles Sitzenstuhl ne sait pas si sa résilience et sa force de caractère ont contribué à sauver son avenir. « La seule chose que je peux vous dire, c’est que cette enfance enfermée et emprisonnée que j’ai vécue a probablement développé chez moi un attrait pour l’évasion. J’ai eu assez tôt un attrait pour la chose publique, pour la politique. J’ai fait des études assez longues, j’ai étudié un an en Turquie et j’ai beaucoup voyagé. Une enfance malheureuse vous incite à sortir de ce cadre-là. » 

Depuis l’âge de 13 ans, Charles Sitzenstuhl n’a jamais revu son père ni eu de contact avec lui. Il ne cherchera pas à le revoir. 

PHOTO FOURNIE PAR GALLIMARD

La Golf blanche

La Golf blanche, Charles Sitzenstuhl, Gallimard, 210 pages. ★★★★