Elle gardait ses souvenirs au fond d’elle-même, mais Huguette Vachon, dernière compagne de Jean-Paul Riopelle, a finalement choisi de coucher sur papier quelques moments importants de ses 16 années passées avec le peintre québécois. Il en ressort un livre intime qui montre comment l’art et la confiance ont scellé leur union.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

La première chose que l’on remarque en abordant ce livre, c’est l’écriture. À la fois simple et belle, sans enflures, directe, expressive. Une écriture sensible et claire, totalement imprégnée de cette nature qui a forgé la vie artistique de Riopelle, notamment à L’Isle-aux-Grues, cet archipel greffé au Saint-Laurent, où le couple admirait des aurores boréales lors de ses promenades nocturnes.

« Sentir encore et encore ces 16 années qui se sont étirées comme une marée. » Huguette Vachon a vécu avec Riopelle de 1986 à 2002, année de sa mort. Pour écrire son livre, elle a puisé dans ses souvenirs, des notes manuscrites et ses agendas les anecdotes les plus significatives, les moments les plus forts et les plus doux.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

L’Isle-aux-Grues, où le couple a vécu plusieurs années.

« Des amis me disaient que j’avais été privilégiée de vivre et de travailler avec Jean-Paul, et que je devais raconter tout ça », dit Huguette Vachon à La Presse. « Finalement, l’année dernière, j’ai décidé de m’y mettre. »

Elle évoque dans ce livre la première fois qu’elle a aperçu Riopelle, lors du Salon des galeries d’art, Place Bonaventure, puis lorsqu’elle l’a véritablement rencontré, en 1986, dans la boutique ABC Encadrement, du 4556, boulevard Saint-Laurent, où elle conseillait les clients qui voulaient encadrer des œuvres.

Riopelle lui avait offert une cigarette après l’avoir saluée. Ce fut le coup de foudre. « Le temps s’arrêta net », écrit Huguette Vachon. Puis ce fut les fleurs offertes, l’invitation à déjeuner… jusqu’à ce que, quelques mois plus tard, elle quitte Montréal pour les Laurentides et Riopelle.

PHOTO DENIS COURVILLE, ARCHIVES LA PRESSE

Jean-Paul Riopelle à la galerie Michel Tétreault, à Montréal, le 7 octobre 1993, lors d’un évènement soulignant les 70 ans de l’artiste.

Mais vivre avec le peintre a réclamé des ajustements. « J’ai vite compris que cette relation ne serait pas de tout repos », écrit Huguette Vachon, qui a failli quitter le peintre à un moment donné.

« Je trouvais la vie à Estérel extrêmement compliquée, dit-elle aujourd’hui. Avec tous les gens qui venaient, les grands soupers, des fêtes sans arrêt. On ne se retrouvait pas là-dedans tous les deux. Je me demandais où on s’en allait. »

C’est finalement leur départ pour la France qui a recollé les morceaux et leur a permis de bâtir véritablement leur couple.

Rencontres

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

L’atelier de Riopelle à l’Estérel

Le livre Jean-Paul – Fenêtres intimes est un parcours de rencontres. On y croise Claude Péloquin, Joan Mitchell, Champlain Charest, Gilles Vigneault, Madeleine Arbour, Bernard Lamarre, Jean-Julien Bourgault et son fils Pierre. Et d’autres amis encore de Riopelle.

Huguette Vachon nous amène à Paris, à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, à L’Isle-aux-Coudres. On suit les pérégrinations du couple, mais aussi sa grande complicité artistique.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Dernière compagne de Riopelle, Huguette Vachon raconte dans Jean-Paul – Fenêtres intimes, les 16 années durant lesquelles elle a vécu et travaillé avec le peintre québécois.

Travailler en atelier avec lui m’a fascinée. C’était magique de voir comment il fonctionnait. Il m’a impliquée dans son travail dès qu’il a pu. C’était le bonheur total. J’ai fait de la feuille d’or avec lui, c’était tellement agréable, voire romanesque !

Huguette Vachon

Huguette Vachon décrit dans le livre les séances d’atelier. On a l’impression de les voir travailler, notamment quand Riopelle a rendu hommage, en 1990, à l’un des frères Provost, fils d’un ami, mort dans un accident d’hélicoptère.

« Jean-Paul avait été bouleversé par cette mort et il avait créé cette œuvre pour calmer sa peine, explique-t-elle. Mais il avait décidé de travailler sur un panneau tellement lourd ! On devait le bouger tous les jours ! »

Les pages consacrées à Joan Mitchell sont savoureuses, Huguette Vachon évoquant le caractère fougueux de la peintre américaine, qui s’était installée en France. « J’aimais beaucoup cette femme. Je savais combien elle avait aimé Jean-Paul. Mais avec elle, on en a vu de toutes les couleurs ! »

Huguette Vachon raconte notamment comment Joan Mitchell avait, un jour, fait manger à ses invités de la viande en conserve… pour chiens ! « Elle était incroyable », dit Mme Vachon.

PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE NATIONAL DES BEAUX-ARTS DU QUÉBEC

Hommage à Rosa Luxembourg, de Jean-Paul Riopelle, au Musée national des beaux-arts du Québec

Bien des souvenirs sont aussi reliés à l’Hommage à Rosa Luxembourg, œuvre-testament de Riopelle, depuis sa création jusqu’à ses déménagements et expositions. Une œuvre qui parle de Riopelle, du Québec, du monde, mais aussi de Joan Mitchell.

Après l’Hommage à Rosa Luxembourg, Riopelle ne dessine plus. En 1995, « la vieillesse s’est installée » chez lui, écrit Huguette Vachon. « Je savais alors vers quoi je m’enlignais, dit-elle. Jean-Paul pouvait être un soleil, mais aussi sentir le soufre ! »

Huguette Vachon s’adresse parfois directement à son ancien compagnon dans le livre. « J’ai appris avec toi ce bonheur de la différence. De la complication. Du questionnement. De la réponse jamais simple. »

Elle aborde les derniers moments avec le peintre. Des moments douloureux. « Heureusement, mes enfants ont été très près, la famille aussi, ça m’a beaucoup aidée, car Jean-Paul avait besoin de présence et était angoissé. Il avait besoin d’être rassuré. Même s’il était indépendant et silencieux, il avait beaucoup d’éclat. »

Pourquoi Huguette Vachon a-t-elle tant aimé Riopelle ? « Probablement à cause du mélange de son génie et de sa fragilité, dit-elle. C’était un être exceptionnel, extrêmement tendre et gentil, une sorte de lion sauvage qu’on aurait réussi à dompter pour vivre avec. »

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS LEMÉAC

Jean-Paul – Fenêtres intimes, d’Huguette Vachon

Jean-Paul – Fenêtres intimes
Huguette Vachon
Éditions Leméac
224 pages