François Gilbert est souriant, affable et volubile quand La Presse le rencontre au café-bar du Théâtre Sainte-Catherine, au cœur de Montréal. Il vient de publier Mayapur, chez Leméac, un roman riche qui clôt la trilogie de Mikael Dionne. Le premier volume, Hare Krishna, a remporté le Prix du Gouverneur général en littérature jeunesse en 2016 – et une adaptation théâtrale est en cours.

Marie Allard
Marie Allard La Presse

Mayapur, le nouveau roman encore chaud, « c’est la fin d’une quête identitaire, décrit François Gilbert. C’est le début de la conscience qu’il faut écouter sa voix intérieure – et choisir la bonne. On a souvent beaucoup de voix à l’intérieur de nous, qui peuvent naître de nos angoisses, de nos peurs, de ce qui nous a été transmis par notre famille et la société dans laquelle on vit. Mayapur est un roman d’apprentissage, sur s’accepter, s’aimer, s’écouter – et tout ce que ça engendre après comme conflits intérieurs et sociaux ».

Impro et yoga

Mikael Dionne, un jeune Beauceron drogué devenu moine krishna, a 19 ans au début de Mayapur. François Gilbert, son créateur, a 20 ans de plus et les pieds bien ancrés dans la société québécoise. Animateur en francisation auprès d’immigrants à l’UQAM deux jours par semaine, il écrit le reste du temps. En plus de jouer dans la Ligue d’improvisation montréalaise les dimanches soir, au sein de l’équipe de Florence Longpré et de Salomé Corbo.

Parallèlement, François Gilbert a fréquenté les moines krishnas, fait des formations de professeur de yoga et de méditation, visité une dizaine d’ashrams dans le monde.

J’ai fait des choix pour nourrir Mikael, et ça m’a aussi nourri. J’ai fait de la recherche, j’ai lu des livres, j’ai eu des témoignages d’amis, j’ai aussi inventé beaucoup de choses. Il y a un mélange d’expériences dans ce livre-là.

François Gilbert

Gourou charismatique

Mayapur, c’est la capitale spirituelle des Krishnas en Inde. Contrairement à François Gilbert, le personnage de Mikael ne s’y rend jamais – il suit plutôt son amoureuse Johanna dans un ashram de yoga, dirigé par Satya, un gourou d’origine américaine très ouvert. C’est là « que Mikael fait tout un processus pour écouter sa propre voix », explique l’auteur. Même quand elle s’oppose à celle de son mentor.

« Quand on est dans un ashram, devant un gourou charismatique, merveilleux, qu’on boit ses paroles, on a tendance à vouloir lui plaire, observe François Gilbert. On prend tout ce qu’il dit, sans jamais le remettre en question. » Un évènement – dont on taira la nature exacte, mais qui souligne l’inégalité de traitement entre femmes et hommes dans bien des mouvements religieux – force Mikael à réagir.

Refuser les abus

« Lorsque j’ai écrit cette scène-là, mon éditeur n’était pas sûr que ce soit vraisemblable », se souvient François Gilbert. Peu après, en avril 2019, La Presse publiait une enquête sur un professeur de yoga du Plateau-Mont-Royal accusé d’avoir manipulé des élèves, notamment sexuellement.

IMAGE FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Mayapur, de François Gilbert, Leméac jeunesse

« Qu’est-ce que tu fais des enseignements d’un homme que tu respectes, comme Jean Vanier, qui a quand même été une figure adorée du milieu catholique ? », demande François Gilbert. Fondateur de L’Arche, un organisme d’aide aux personnes handicapées, Jean Vanier a été accusé d’agressions sexuelles dans un rapport publié le mois dernier. « Quand tu découvres ça, est-ce que tu mets tous ses enseignements aux poubelles ? interroge l’auteur. Comment tu réagis ? »

Mikael décide de confronter son maître avec bienveillance et conviction. « Ça ne veut pas dire qu’on accepte tout ; ça veut juste dire qu’on peut répondre avec amour, estime François Gilbert. On ne peut jamais endosser 100 % de quelque chose, mais on peut aller chercher le meilleur de chaque chose et le transmettre. »

Nouveau projet

Le prochain roman de François Gilbert ? « C’est le gourou Satya il y a 15 ans, alors qu’il était un columnist en vue à New York », répond-il. Sa femme est assassinée, ce qui le plonge dans une profonde dépression. « C’est pour comprendre comment il a développé sa vision, avance l’auteur. Pour répondre à la question : est-ce que c’est correct d’être soi, dans les moments où on est dégueulasse ? »

François Gilbert espère garder l’équilibre, malgré cette plongée dans le noir. « L’écriture de la trilogie m’a aidé à unir mon côté matériel, qui est super ancré, à mon côté spirituel, constate-t-il. À assumer tout ça en moi. À ne pas avoir honte de dire, dans un groupe de yogis, que j’écoute Occupation double, et à ne pas avoir honte de dire à d’autres personnes que j’ai une formation de reiki. »

Tout est possible : c’est l’avantage et le gouffre de notre époque. « Oui, tout est possible, répète François Gilbert. Il faut juste écouter sa voix. Et se pardonner quand on ne l’écoute pas. »

Hare Krishna au théâtre

Le comédien et auteur Francis Sasseville a acheté les droits du roman Hare Krishna, de François Gilbert, pour en faire une adaptation théâtrale. « C’est un récit de recherche de soi qui m’a rapidement semblé universel et intemporel, a dit Francis Sasseville. La quête du personnage de Mikael, bien que hors du commun, est au fond la même que connaissent beaucoup d’adolescents de son âge. »

La pièce est déjà écrite – François Gilbert s’apprêtait à la lire lors de sa rencontre avec La Presse. « Ça a l’air vraiment cool », a-t-il souligné. « J’espère de tout cœur pouvoir la produire bientôt, a indiqué Francis Sasseville. Pour le moment, je ne peux rien annoncer encore d’officiel. »