Le 4 janvier dernier marquait les 60 ans de la mort d’Albert Camus, fauché à 46 ans dans l’accident de la voiture de Michel Gallimard, avec dans le coffre le manuscrit du roman Le premier homme, qui représentait son Guerre et paix et sa renaissance (il ne sera publié qu’en 1994).

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Les articles, les hommages et les archives se bousculaient sur mon fil de nouvelles. Et parmi tout ça a ressurgi le fameux discours de réception du prix Nobel en 1957 – prix qui l’a à la fois flatté et tétanisé –, dans lequel il disait : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher qu’il se défasse. »

Je n’ai pas pu m’empêcher de dire à voix haute : « Si tu savais, Albert… » Ça ressemblait un peu à la chanson de Diane Dufresne, parce que Camus a été mon Elvis en philosophie quand j’étais ado.

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Albert Camus, photographié le 17 octobre 1957, lorsqu’il a appris qu’il obtenait le Nobel de littérature.

L’année a commencé avec l’Australie en flammes, se poursuit avec un coronavirus qui inquiète le monde – chaque pandémie rappelle toujours un peu son roman La peste –, la désinformation galopante se mêle aux menaces que nous devrons affronter, et on ne voit pas encore ce qui pourra empêcher, justement, que le monde se défasse.

Un nouveau documentaire de Georges-Marc Benamou, qui a été présenté sur France 3, et se trouve sur YouTube, retrace le parcours hors norme de Camus, avec les témoignages de sa fille, Catherine Camus, de Jean Daniel, du comédien Michel Bouquet et de Mette Ivers, sa dernière amante. Les vies d’Albert Camus nous raconte l’enfance pauvre en Algérie, sa passion du journalisme et du théâtre, son engagement à Combat, sa vie de séducteur (et son grand amour avec Maria Casarès), la rupture avec Sartre, le mépris de l’élite parisienne, le Nobel, son déchirement pour son pays natal, jusqu’au tragique accident – que d’aucuns ont qualifié d’absurde – qui a stoppé net l’élan d’un homme qui a mis dans sa vie les bouchées doubles parce que, tuberculeux, il craignait déjà une fin précoce.

Comme en écho aux 60 ans de la mort de Camus, la figure intellectuelle et morale la plus forte d’après-guerre en France (puisque Sartre est de plus en plus enfoncé au purgatoire), on soulignait aussi cette semaine les 75 ans de la libération du camp d’Auschwitz, où l’on a pu voir, et c’est chaque fois poignant, les derniers survivants de la Shoah qui ont exhorté le monde à ne pas oublier. Alors que nous voyons de nos jours une recrudescence des attentats antisémites, une remontée des discours intolérants et d’extrême droite, et qu’on apprenait, par la même occasion, qu’un Français sur six n’a jamais entendu parler de la Shoah.

C’est peut-être ma sensibilité, ou parce que j’ai grandi à une époque où cette mémoire-là était de la plus haute importance, mais il me semble essentiel, pour comprendre le mal dont nous sommes capables, d’avoir lu au moins L’espèce humaine de Robert Antelme, ou Si c’est un homme de Primo Levi ou encore Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt.

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Si un Français sur six n’a jamais entendu parler de la Shoah, dans ce pays qui a vécu l’occupation et la collaboration avec les nazis, on peut se demander ce que l’on connaît alors des génocides de l’Amérique ou de l’Afrique.

Du Congo, par exemple. « On est donc porté à conclure que, de 1880 à 1930, environ 10 millions de Congolais – en tout cas, bien plus de 5 millions – auraient disparu, victimes de l’introduction de “la civilisation” », selon l’historien Isidore Ndaywel È Nziem, cité en exergue du roman Ténèbre de Paul Kawczak, qui vient de paraître à La Peuplade. C’est le livre dont tout le monde parle en ce moment, avec raison. Paul Kawczak, auteur français qui vit maintenant au Québec, nous offre ici un incroyable roman d’aventures dans lequel il fusionne en quelque sorte Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres) et George Bataille (Le bleu du ciel). Rappelons, pour ceux qui ne le savent pas, que le roman de Conrad a été l’inspiration de Francis Ford Coppola pour le film Apocalypse Now, sur la guerre au Viêtnam…

Nous suivons les deux expéditions de Pierre Claes entre 1890 et 1892, jeune géomètre belge mandaté par le roi Léopold II pour découper l’Afrique à sa guise, et qui aura en route le coup de foudre pour Xi Xiao, à la fois maître tatoueur et bourreau, dont les talents de dépeceur-orfèvre saisissent d’effroi et d’admiration les témoins de son art, parfois même ses victimes.

La folie humaine, et plus spécifiquement occidentale et capitaliste, est ici enrobée d’oripeaux aussi terribles que magnifiques.

L’auteur cisèle ses phrases comme le ferait Xi Xiao, et ce sont les corps, l’Afrique et le monde qui tombent en beaux lambeaux, comme autant de fleurs du mal destinées à se multiplier.

« Il apercevait les mains de son hôte, propres et humbles, des mains qui avaient tué, des mains qui, probablement, avaient coupé d’autres mains. Claes regardait alors les siennes, assassines également, si jeunes encore et déjà perdues. Et à ses pieds, ces dizaines de mains mortes et noires, séchées par le soleil et repliées en autant de crabes, cachant par pudeur et par honte leurs lignes de vie au regard des vivants. Des mains dont les ongles avaient continué de pousser et dont les corps avaient disparu, emportant avec eux le jour et la nuit, les arbres géants et les cris animaux, le temps des regrets et la parole humaine. Ces mains hurleraient et perceraient le monde jusqu’à le déformer, l’étirant hors de toute mesure suivant l’attraction de leur cri ; elles se rendraient au berceau de chaque nouveau-né, au chevet de chaque vieillard, au seuil de chaque foyer pour porter l’horrible nouvelle, la portant à la barbe de Léopold II même, qu’elles finiraient par arracher, comme elles arracheraient chaque Christ de sa croix pour le gifler, le fesser et lui annoncer, rieuses, piailleuses et chantantes, comme les mésanges nègres du fleuve Congo, l’avènement de la Peur, de la Mort et de l’Apocalypse. »

Camus a déjà écrit dans ses carnets : « Si tu veux être philosophe, écris des romans. On ne pense que par images. » Et dans Ténèbre, Kawczak ne fait que cela, nous bombarder d’images saisissantes, qui nous font comprendre autant l’horreur que la beauté du monde, une vision d’autant plus tragique que ce monde semble irrémédiablement voué à sa perte. Comme si nous remontions encore plus loin vers la source du mal, tel Charles Marlow dans le roman de Conrad sur un fleuve au cœur de l’Afrique, en quête de Kurtz, ce chasseur d’ivoire devenu fou. Le tour de force de Paul Kawczak est qu’au bout de la lecture de Ténèbre, on a l’impression d’être devenu Kurtz.

IMAGE FOURNIE PAR LA PEUPLADE

Ténèbre, de Paul Kawczak, Peuplade, 304 pages.