Cinq BD plus tard, Emma persiste et signe. Plus incisive que jamais, la bédéiste française, à qui l’on doit le retour de la question de la charge mentale dans l’actualité (et au sein de plusieurs foyers), signe un nouvel ouvrage, Des princes pas si charmants, à la fois personnel et universel, politique et anarchiste, et bien évidemment féministe. Résumé révolutionnaire en quatre temps.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

En finir avec la charge mentale

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Extrait de la BD Des princes pas si charmants

Dès les premières pages de la nouvelle BD Des princes pas si charmants, publiée récemment chez Massot Éditions, ça sent le règlement de comptes. La réplique. Bref, la mise au point. La plus douce des anarchistes du moment, la jeune et prolifique Emma, ex-ingénieure informaticienne et blogueuse à ses heures, quand elle n’est pas quelque part dans une rue en train de manifester, ne le cache pas : « Il fallait répondre aux faux arguments », dit-elle au bout du fil, de retour d’une énième manifestation, justement. « Et c’est important de le dire : les hommes ne portent pas la charge mentale au travail, et les femmes à la maison. Ce n’est pas vrai, parce que les femmes travaillent aussi », dit-elle de sa voix posée, et non moins déterminée. Ceci dit, elle s’attendait à des réactions (à la « nous aussi on a notre charge mentale » et autres « ça va la victimisation », illustrées dans son livre) : « On est quand même dans une société patriarcale, dit-elle. Tout ce qui va à l’envers, c’est vu comme trop ! »

Repolitiser enfin la question

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Extrait de la BD Des princes pas si charmants

Elle déplore au passage que cette fameuse question de la charge mentale, à savoir les tenants et aboutissants de la planification de la vie familiale, à ses yeux « une expression de la domination masculine », ait été relayée au rayon des « problèmes de femmes », du « quotidien », voire du « psychiatrique ». « On a totalement oublié la dimension politique ! dénonce-t-elle. Mais il ne faut pas ici tomber dans le piège de la thérapie de couple, dire que c’est une question de mieux communiquer. Il faut regarder la structure autour ! » Car bien au-delà de vos chicanes internes, à savoir qui plie le linge, vide le lave-vaisselle ou pense à sortir les poubelles, il y a une société « patriarcale », faut-il le rappeler, laquelle « pousse les hommes et les femmes dans deux sphères différentes ». Typiquement : les hommes vers la sphère publique, les femmes vers la sphère privée, les soins et autres domaines connexes précarisés. « Et c’est très dur d’extraire les hommes de cette sphère et de dire : rejoignez-nous ! » Le moyen ? La rue, les grèves et les luttes collectives, à la fois « libératrices » et « émancipatrices », propose-t-elle.

Naissance d’une anarchiste

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Extrait de la BD Des princes pas si charmants

Tout un chapitre du livre est consacré à son histoire plus personnelle, à elle, au récit de son épuisement professionnel et à la naissance de son engagement politique et révolutionnaire. Issue d’un milieu a priori privilégié (lire : blanche et ingénieure), Emma (de son nom de plume) a néanmoins plongé dans la détresse, l’anxiété et l’épuisement. « À force de me sentir incompétente, j’ai fini par le devenir », écrit-elle, en décrivant cet immense « mal-être au travail » ici ressenti. « Et j’ai compris que personne n’est à l’abri, résume-t-elle. C’est ça, un peu, le cheminement que j’ai fait. Cette prise de conscience que quelque chose ne tourne pas rond. Et que ce n’est pas par une élection qu’on va régler le problème… », mais plutôt en renversant carrément le système. Car ce problème est selon elle inhérent au capitalisme, à la propriété privée et à la recherche incessante du profit. Solution : « plus de solidarité et un monde plus juste », répond-elle.

Nouveau cheval de bataille : le sexisme bienveillant

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Extrait de la BD Des princes pas si charmants

Tenir une porte, offrir des fleurs, céder sa place à une femme, parce qu’elle est femme, et seulement parce qu’elle est femme, ce n’est pas innocent, dit et dessine Emma. Car on sous-entend ici que les femmes sont par définition plus faibles, moins capables, bref, à protéger. « Le problème, c’est qu’on met les femmes sous une cloche, dénonce-t-elle, on ne les laisse pas s’émanciper, elles se considèrent moins capables et du coup ont moins tendance à prendre des initiatives. » D’où le terme « sexisme bienveillant », qu’elle préférerait qu’on remplace par de la bienveillance tout court. En un mot : « Que tout le monde soit bienveillant avec tout le monde ! » C’est d’ailleurs, ultimement, ce qu’elle souhaite qu’on retienne de ses textes : une sorte de motivation à s’engager, à lutter collectivement pour un monde meilleur, « pour en finir avec une société d’inégalités, de classes, de genres et de races », conclut la bédéiste à la plume engagée.

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D'ÉDITION

Des princes pas si charmants et autres illusions à dissiper ensemble, Emma, Massot éditions, 108 pages.