La parution prochaine d’un livre intitulé Le consentement, où il est question des liaisons de l’écrivain Gabriel Matzneff avec des adolescentes, fait beaucoup de bruit en France. Denise Bombardier, qui avait pris position contre l’auteur de l’essai Les moins de seize ans il y a trois décennies, se retrouve au cœur de l’actualité.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Il n’y a pas que les écrits qui restent : des mots prononcés par Denise Bombardier à l’émission littéraire Apostrophes, il y a 30 ans, ont ressurgi ces derniers jours. Sur le plateau de Bernard Pivot, en 1990, elle avait été la seule à critiquer le sans-gêne avec lequel l’écrivain Gabriel Matzneff racontait ses aventures sexuelles avec de jeunes adolescentes dans ses livres et la complaisance du milieu littéraire français qui ne levait pas un sourcil devant ses écrits.

« On en a fait un combat pour la littérature, dit-elle en entrevue avec La Presse, de la Floride. Moi, je crois que le combat pour protéger l’intégrité des enfants, il n’y a pas un chef-d’œuvre de la littérature qui doit arrêter ça. » Il y a 30 ans, elle avait dit la même chose dans d’autres mots : la littérature ne devait pas « servir d’alibi » pour défendre des gestes qui, selon elle, pourraient mener devant la justice « un employé anonyme » de n’importe quelle entreprise.

Denise Bombardier lors de son passage à l'émission Apostrophes

La sortie de Denise Bombardier a ressurgi ces derniers jours alors que Vanessa Springora, aujourd’hui directrice des éditions Julliard, s’apprête à publier un récit où elle raconte avoir été l’une de ces jeunes filles qui ont fréquenté Gabriel Matzneff. Il avait 50 ans à l’époque. Elle venait d’avoir 14 ans. Le livre s’intitule Le consentement et relate tant sa liaison avec l’écrivain que ses effets dévastateurs sur sa vie.

Froid dans le dos 

Denise Bombardier a lu Le consentement – un livre à l’écriture « chirurgicale » qui « donne froid dans le dos », selon elle. C’est Vanessa Springora elle-même qui le lui a fait parvenir. Avec un mot de remerciement que Denise Bombardier a lu à La Presse, mais qu’elle souhaite garder privé. « Je m’aperçois du courage qu’il a fallu à cette auteure canadienne pour s’insurger, seule, contre la complaisance de toute une époque », écrit d’ailleurs l’auteure française dans son livre, cité par le quotidien La Croix.

« C’est incroyable. On prend position dans la vie et on peut changer le cours des choses », constate Denise Bombardier, « ravie » de voir que Vanessa Springora prend la parole à son tour. Même après tout ce temps. « Elle n’était pas prête », dit-elle. Denise Bombardier est aussi heureuse de constater que ses propos, qui ont été tellement critiqués à l’époque, ont fait œuvre utile.

Son intervention n’avait rien du coup de gueule impulsif. Elle avait lu le livre de Gabriel Matzneff. Elle savait qu’elle avait une tribune. Qu’elle devait l’utiliser. Son éditeur l’avait d’ailleurs prévenue qu’elle risquait de se mettre à dos une frange importante – et puissante – de l’institution littéraire française. « Je lui ai dit : “Je ne peux pas laisser passer ça”, raconte-t-elle aujourd’hui. “Je ne peux pas ne pas intervenir.” »

Le vent tourne

Il n’y a pas que la parole de Vanessa Springora qui s’est libérée. Il semble que, trois décennies plus tard, après la vague #moiaussi, les mots de Denise Bombardier soient entendus autrement. Le vent est en train de tourner, selon elle, en France, même s’il y aura encore de la résistance. « Il y a des gens qui vont se lever la semaine prochaine au nom de la liberté d’expression, prévoit-elle, mais on n’est pas dans la liberté d’expression. La littérature n’est pas un absolu. »

Elle tient toutefois à faire la distinction entre le cas de Gabriel Matzneff et le mouvement #moiaussi, qui soulève aussi des questions au sujet de l’abus de pouvoir et du consentement. « La question de la pédophilie, c’est autre chose. C’est l’instrumentalisation du corps de l’enfant pour le plaisir de l’adulte pervers, dit-elle. On n’est pas dans le même cas de figure. »

L’intervention de Denise Bombardier, faite sous les yeux d’un jeune Alexandre Jardin bouche bée, avait notamment valu à l’auteure québécoise de se faire traiter de « connasse » par Philippe Sollers. Josyane Savigneau, ancienne directrice du Monde des livres, en a rajouté le 23 décembre dernier, disant sur Twitter avoir toujours détesté ce qu’écrit et dit Denise Bombardier avant de conclure son message en la traitant ni plus ni moins de « merde ».