Lire Mathieu Bock-Côté pendant un an est-il un si grand exploit qu’il mérite qu’on en fasse un livre ? Donnez-moi une médaille, alors. Déformation professionnelle oblige, je lis chaque jour La Presse, le Journal de Montréal et Le Devoir depuis 20 ans, je lis donc Mathieu Bock-Côté depuis ses débuts. Ce n’est pas la fin du monde, même s’il annonce souvent la fin de la civilisation.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Cette posture de sacrifié m’a d’abord ennuyée dans le projet de Mark Fortier, éditeur chez Lux et auteur de l’essai Mélancolies identitaires – Une année à lire Mathieu Bock-Côté. « Je vais me l’infliger pour vous », ai-je cru comprendre, et cela afin de nous épargner la prose du chroniqueur qui se définit comme nationaliste et conservateur, pour mieux la déconstruire.

PHOTO FOURNIE PAR LUX ÉDITEUR

Mark Fortier, auteur de Mélancolies identitaires – Une année à lire Mathieu Bock-Côté

Avant de publier son livre, Mark Fortier, qui est sociologue de formation comme son sujet, a régalé Facebook avec quelques rapports de lecture intitulés « LIRE MBC », dont certains passages se retrouvent presque tels quels dans son essai, et qui récoltaient beaucoup de « likes » et de commentaires, entre convertis anti-MBC qui, souvent, ne le lisent pas. Il est beaucoup plus intéressant de plonger dans le résultat de son expérience, qui s’éloigne de la chambre d’écho des réseaux sociaux.

Les intellectuels qui se définissent surtout par ce qu’ils ne lisent pas m’ont toujours fait sourire, particulièrement ceux qui s’intéressent aux « choses de la Cité ». Pour ne pas m’enfermer mentalement, je lis tous les journaux, mais pas toujours les articles au complet. Ce n’est pas le nom d’un auteur qui me fait lever le nez sur un texte, ce sont les mots. Ainsi, dès que je tombe sur « bien-pensance », « idiots utiles » ou « islamo-gauchistes », je sais d’avance ce qui s’en vient, ce n’est donc pas la peine d’aller plus loin. De même pour un texte portant à gauche baignant dans un jargon de buzz-words en anglais, qui tue le plaisir de lecture, parce qu’il démontre surtout une absence de désir de rejoindre tout lecteur qui ne maîtrise pas le vocabulaire des initiés.

Or, dans son livre, dénué de tout jargon, Mark Fortier, inquiet que les mots finissent par perdre leur sens et nous déconnectent de la réalité dans cet immense verbiage public, nous fait découvrir le psittacisme, dans un passage savoureux où, quand il rencontre le philosophe verbomoteur Slavoj Žižek, il n’ose même pas lui poser une question de peur de « remettre de l’eau sur le Gremlin ».

« Depuis que je m’administre de manière quotidienne la prose de Mathieu Bock-Côté, écrit-il, je sais que la parole publique se dégrade parfois en une logorrhée – un trouble du langage caractérisé par un abondant flot de paroles qu’un esprit mené par des idées fixes débite rapidement sur de longues périodes. Je connais également d’expérience les raideurs syntaxiques et théoriques ainsi que la passion des clichés qui transforment trop souvent le discours d’une gauche en crise de psittacisme – la répétition mécanique (comme un perroquet) de phrases que la personne qui les énonce ne comprend pas. Je suis depuis longtemps convaincu que, perdus dans les ramifications de leur subjectivité, les universitaires pâtissent d’un trop-plein de mots, et que leur langage, affecté par une production inflationniste de concepts, perd sans cesse de sa valeur. »

En gros, tout le monde parle trop, certains plus que d’autres, et l’on a oublié les vertus du silence. En revanche, ce sont dans ce que taisent ceux qui s’expriment beaucoup qu’on peut peut-être trouver des réponses. C’est le cas dans cette observation de Mathieu Bock-Côté, mais aussi dans les digressions de Mark Fortier lui-même.

La chair des idées

Fortier souligne dans toutes ses entrevues qu’il s’agit d’un essai « littéraire », ce qui permet toutes les libertés, mais ce qui est aussi bien commode pour l’auteur. Pour ma part, je dois avouer que c’est l’un des essais les plus curieux que j’ai pu lire depuis longtemps, qui m’a fait réfléchir à autre chose que... Mathieu Bock-Côté.

Passons outre le fait qu’il compare malicieusement son expérience à celle de Morgan Spurlock, le gars qui n’a mangé que du McDonald’s pendant un mois dans le documentaire Super Size Me, avec les conséquences négatives que l’on sait. Vanne trop facile que de dire que le discours de Mathieu Bock-Côté est une forme de malbouffe pour l’esprit. 

Mais qu’est-ce que ça fait, au juste, de lire Mark Fortier ? Ni du bien ni du mal, mais la traversée est très agréable, parce que c’est fichtrement bien écrit, encore plus quand il ne parle PAS de celui qu’il nomme « sa muse » dans ses remerciements.

Suivre Mathieu Bock-Côté est pour lui une tentative de « capter une image de ce que nous sommes en train de devenir », mais il avoue en quelque sorte son échec, lui qui a eu pendant un an le sentiment « d’être le capitaine Achab lancé à la poursuite d’un cachalot blanc » (référence ici à Moby Dick, que les défenseurs de MBC ont dénoncée comme une attaque sur son poids, plutôt que de s’attarder aux analyses de l’essai). « La question reste ouverte à savoir si je suis un écrivain éclairé dans une période obscure ou un dilettante qui s’amuse aux dépens d’un honnête plumitif », écrit Fortier, au terme de sa réflexion. Je dirais que c’est un peu des deux et que la question n’est pas si ouverte que ça.

Ce livre devrait être lu par les lecteurs de Mathieu Bock-Côté, bien plus que par ses détracteurs qui ne trouveront peut-être pas la charge aussi violente qu’ils l’espéraient. (Fortier admet même que le paysage médiatique serait plate sans MCB.) C’est un dialogue avec ces lecteurs que Mark Fortier tente d’établir, en leur pointant les angles morts dans les thèmes de prédilection de son sujet.

Quand Fortier, comme las de Mathieu Bock-Côté dont il s’éloigne pendant quelques chapitres, nous parle de l’oncle Henri, né en Bretagne en 1897, et qui a connu les horreurs de la Première Guerre mondiale, ou de Pierre Vallières, qui, après une vie de rébellion, est mort dans la déchéance, ou même de son prof allemand à qui il n’arrive pas à faire comprendre le nationalisme d’une petite nation comme le Québec, puisque le nationalisme est pour cet homme irrémédiablement entaché par le nazisme, il nous parle de gens qui ont vécu l’Histoire dans leur chair, et pas seulement par les idées. 

La plus importante critique que fait Mark Fortier de Mathieu Bock-Coté dans son livre est d’exercer une pensée qui s’autoalimente, à coups de grands concepts un peu pompeux, mais qui ne naît pas dans le réel, dans les détails de la vie, qui n’a que faire du terrain.

Le vrai mélancolique de ce livre est Fortier, qui tient, je crois, à une tradition en sociologie (Lévi-Strauss est cité), bien plus que Mathieu Bock-Côté, plutôt décrit comme un nostalgique enthousiaste des grandeurs perdues d’autrefois. Car que veut conserver au juste ce conservateur qui partage sa vie entre Montréal et Paris, se demande l’essayiste, à part une certaine idée de la nation, en occultant pourtant le territoire et ses ressources naturelles en pleine crise écologique ? Pourquoi parle-t-il du peuple comme d’un bloc monolithique dont il prend la défense sans aborder ses conditions de vie, ses travailleurs, sa complexité et sa diversité, les injustices qui traversent le tissu social ? Pourquoi faudrait-il craindre comme la peste d’importer les idées de la gauche américaine, mais accueillir celles de la droite française, surtout s’il faut « penser par nous-mêmes nos propres réalités » ?

La gauche, sa bête noire, est dépeinte de façon floue et tentaculaire chez le chroniqueur, estime Fortier, elle « serait à la fois dominante, radicale, socialiste, anarchiste, progressiste, délirante et rusée, partout et nulle part, comme sait toujours l’être le mal ».

« Pour l’écologie, donc, mais contre les écologistes, poursuit Fortier. Pour le pays réel, mais pas tel qu’il est. Pour l’égalité entre les hommes et les femmes, mais contre les féministes qui culpabilisent le désir des hommes. Pour l’évolution des représentations collectives, mais seulement si elles n’affectent pas l’essence immuable de “la majorité historique francophone”. Il y aurait de l’espoir pour la paresse si le devenir d’un peuple consistait à demeurer toujours ce qu’il est déjà. »

J’avais écrit jeudi, lors de l’envoi de cette chronique, qu’à ma connaissance, Mathieu Bock-Côté n’avait pas encore répliqué à l’essai de Mark Fortier (ses défenseurs l’ont fait pour lui). Or, nouvelle de dernière heure, il est allé répondre, avec la verve qu’on lui connaît, à ce qu’il considère comme des faussetés dans le livre à la balado de Fred Savard qui avait tendu le micro à Fortier la semaine passée.

Jusqu’à maintenant, Mark Fortier dit repousser toute rencontre tant qu’il n’aura pas fini de faire connaître son livre. Mais en refermant Mélancolies identitaires, on n’a plus qu’un seul désir : un débat, voire un duel, entre deux sociologues qui ne se sont jamais parlé. Je serais la première à acheter des billets.

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Mélancolies identitaires, une année à lire Mathieu Bock-Côté, de Mark Fortier, Lux, 168 pages.