L’écrivaine française raconte l’histoire de cette femme discrète et anonyme qui a consacré la majeure partie de sa vie à photographier les autres.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Beaucoup d’entre nous ont découvert l’existence de Vivian Maier en regardant le documentaire de John Maloof et de Charlie Siskel, il y a environ cinq ans. Sur les pas de Vivian Maier racontait le parcours improbable d’une femme sans histoire, nounou dans des familles de Chicago, mais surtout photographe à l’immense talent. Cette femme, qui n’a jamais connu la gloire de son vivant, a passionné Gaëlle Josse. L’écrivaine française, qui a une formation en psychologie, s’est particulièrement intéressée aux origines de Vivian Maier pour essayer de comprendre le mystère entourant cette photographe amatrice au destin tragique.

Rappelons quelques faits : deux ans avant la mort de Maier, à l’âge de 83 ans, le jeune John Maloof se porte acquéreur de 30 000 rouleaux de film. Historien amateur, il est à la recherche d’images pour illustrer un livre. Ce n’est que deux ans plus tard qu’il sera en mesure de reconnaître l’auteure des photos : une gardienne d’enfants hyper discrète qui s’avérera être une pionnière de la photographie de rue (street photography).

L’art du portrait

« J’ai découvert les photos de Vivian Maier quand je faisais des recherches pour mon livre Le dernier gardien d’Ellis Island  », explique Gaëlle Josse de passage à Montréal cette semaine dans le cadre du Salon du livre. « Ses photos m’ont toujours beaucoup impressionnée. Il y a une intensité dans les visages qu’elle photographie. En un cliché pris au vol dans la rue, dans des conditions qui ne sont pas confortables, elle a vraiment l’art de tout comprendre d’une vie. Elle a photographié l’envers du décor du rêve américain. »

Une pionnière

Gaëlle Josse dit avoir été intriguée par le personnage de Vivian Maier, qui a vécu une vie très solitaire. « Je me suis vraiment demandé ce qu’il fallait avoir vécu comme vie pour approcher les gens avec tant de justesse et d’empathie, souligne-t-elle. Comment arrive-t-on à approcher l’autre sans être obscène ou voyeur, tout en montrant des vies difficiles ? »

En se documentant sur Maier, Gaëlle Josse dit s’être sentie comme si elle plongeait dans un gouffre.

Son histoire familiale est très complexe. Un père violent et alcoolique, une mère abandonnante, un frère abandonné… Je voulais comprendre comment cette femme s’était construite entre la France, où elle est née, et les États-Unis, où elle a vécu.

Gaëlle Josse

« Je voulais raconter l’espèce d’histoire d’amour qu’elle a essayé de tisser avec la France, et qui ne s’est pas vraiment bien passée. Son identité a toujours été compliquée : Française aux États-Unis, et Américaine en France. On trouve beaucoup de clés dans son passé », poursuit-elle.

IMAGE FOURNIE PAR NOTABILIA

Une femme en contre-jour, de Gaëlle Josse

L’histoire de Vivian Maier aurait pu être fort différente : elle aurait pu devenir une photographe mondialement connue. Elle aurait pu être l’incarnation du rêve américain. Malheureusement, son destin est tout autre : non seulement elle ne sera jamais reconnue comme photographe de son vivant, mais elle ne verra aussi pratiquement aucune de ses propres photos, le coût du développement de films étant trop élevé pour son modeste salaire. « Comment peut-on passer 50, 60 ans de sa vie à photographier de manière obsessive ou compulsive sans jamais voir le fruit de son travail ? se demande Gaëlle Josse. Ça demeure une énigme pour moi. »

Mourir seule

Vivian Maier a travaillé comme gardienne d’enfants dans de nombreuses familles, dont 17 ans chez les Gensburg. Les trois garçons de cette famille ont ensuite veillé sur elle jusqu’à sa mort. « C’est très paradoxal, cette espèce de solitude affective et sociale, note Gaëlle Josse. C’est une nomade qui passe d’une famille à l’autre sans jamais être chez elle. Puis tout ce temps qu’elle arrive à sauver pour sortir dans la rue et prendre la vie comme elle arrive, je trouve que c’est assez troublant. »

Vivian Maier n’était pas issue d’un milieu artistique. Elle n’a donc jamais « osé » frapper à la porte d’une galerie ou d’un journal pour montrer ses photos. « Contrairement à Diane Arbus, par exemple, qui venait du milieu artistique, Vivian Maier est une autodidacte qui ne connaissait personne dans ce milieu, observe l’écrivaine. C’était difficile de percer pour une femme qui n’avait aucune recommandation et qui ne s’autorisait peut-être pas ce statut-là. C’était une employée de maison, une domestique, et je me demande si elle n’a pas voulu éviter l’humiliation. »

Les photos et l’histoire de Vivian Maier ont provoqué chez Gaëlle Josse une réflexion sur son propre travail d’écriture. « J’ai réalisé que, si je voulais raconter son parcours, c’est parce que nous avions quelque chose en commun : comme elle, je suis fascinée par les histoires de vie. J’aime raconter ce qui nous construit : nos choix, nos chutes, notre manière de nous relever. Vivian Maier a connu une gloire posthume, mais elle est morte dans la misère, la solitude et l’oubli. C’est vraiment un rendez-vous manqué avec la vie… »

Gaëlle Josse sera au Cinéma Moderne le samedi 23 novembre à 18 h 30 pour la projection de Sur les pas de Vivian Maier, de John Maloof et de Charlie Siskel. Une lecture et une discussion avec le public suivront la projection.

L’autrice sera également en séance de dédicace ce samedi, de 14 h à 15 h, et dimanche, de 12 h 30 à 13 h 30, au stand Gallimard (732).

Une femme en contre-jour, Gaëlle Josse, Notabilia, Éditions Noir sur blanc, 160 pages.