Il a été adopté par nos voisins du Sud et gagne en popularité en France et au Canada anglais. Alors que le Salon du livre de Montréal, qui se tient cette semaine, offrira pour la toute première fois un espace dédié au livre audio, ce format prendra-t-il sa place dans le cœur – et les oreilles – des Québécois ? Observation d’une tendance émergente au potentiel bien réel.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Quasi absent du paysage littéraire québécois il y a quelques années, le livre audio commercial suscite de plus en plus l’intérêt. À preuve, l’Espace Innovant qui sera installé pour la première fois au Salon du livre de Montréal (SLM), en collaboration avec Vues et Voix, où les nouvelles formes de présentation du récit, le livre audio en tête, seront expliquées aux visiteurs, alors que de nombreux lancements, conférences et table ronde seront également prévus.

Le milieu de l’édition québécoise porte un intérêt grandissant aux multiples possibilités qu’offre le livre audio, alors que l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) a organisé une journée complète d’échanges autour de cette thématique en août dernier, rassemblant une centaine de personnes. 

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’enregistrement d’un livre audio se fait dans un studio d’enregistrement adapté afin d’obtenir un résultat professionnel.

Malgré les réticences des uns et les questionnements des autres, l’intérêt est de plus en plus prononcé, ici et ailleurs, pour ce format qui porte la promesse d’une plus grande accessibilité pour tous les types de lecteurs, dont ceux avec des limitations comme la dyslexie ou des handicaps visuels, en plus de rendre possible la « lecture » en simultané avec d’autres activités, comme la conduite automobile ou le ménage, par exemple. 

Une vraie dimension du livre

En France et en Europe, l’essor du livre audio est bien réel, soutient Valérie Lévy-Soussan, PDG et fondatrice d’Audiolib, une filiale du groupe Hachette Livre et Albin Michel qui existe depuis 2008. La dernière Foire du livre de Francfort, en octobre, a d’ailleurs consacré un immense espace au livre audio avec Frankfurt Audio, une première.

C’est après avoir observé le phénomène aux États-Unis, où le livre audio est extrêmement populaire, une tendance qui ne se dément pas, que Mme Lévy-Soussan, qui sera d’ailleurs présente au SLM, a décidé de fonder Audiolib, afin de produire et distribuer en France une « vraie offre professionnelle et adaptée au lecteur plus actif, jeune et mobile ». Audiolib produit entre 130 et 150 titres par an et travaille avec une soixantaine d’éditeurs.

En édition, on cherche toujours quel peut être l’avenir du livre. Pour nous, le livre audio est une vraie dimension du livre.

Valérie Lévy-Soussan, PDG et fondatrice d’Audiolib

Et ce qu’on constate, c’est que le livre audio attire des lecteurs de plus en plus diversifiés. « Ce qu’on voit dans les tendances, c’est que les lecteurs de livres audio rajeunissent et que la proportion hommes et femmes est plus équilibrée, alors que traditionnellement, le profil type de la grande lectrice est une femme d’âge mûr », ajoute Mme Lévy-Soussan.

PHOTO DANIEL ROLAND, AGENCE FRANCE-PRESSE

En octobre, la Foire du livre de Francfort a consacré un grand espace au livre audio avec Frankfurt Audio.

Et au Québec ?

Si les données sont à peu près inexistantes actuellement pour le Québec, sur le terrain, plusieurs disent sentir une effervescence.

« Il y a vraiment un buzz en 2019 autour du livre audio, une vague d’intérêt de nouveaux lecteurs qui passent beaucoup de temps dans les transports et veulent en profiter pour écouter des romans, des livres d’affaires ou de croissance personnelle. Ça devient une autre façon de consommer le livre », constate Marc Boutet, président de De Marque, une plateforme de diffusion de livres numériques – et aujourd’hui de livres audio – qui sert de courroie de transmission entre les différents producteurs, les maisons d’édition et les nombreux détaillants.

Même son de cloche du côté de Vues et Voix, une organisation fondée en 1976 qui s’est toujours spécialisée dans la production d’audiolivres adaptés aux handicapés visuels. Elle s’est lancée dans la production de livres audio commerciaux en 2017, après avoir subi des baisses de subventions, un moyen d’assurer sa survie et la poursuite de sa mission première. Depuis, Vues et Voix a enregistré plus de 200 titres et compte désormais 13 studios d’enregistrement dans ses bureaux.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Qui lit des livres audio ? Des comédiens et comédiennes, ou encore les auteurs eux-mêmes.

« Au départ, non seulement les maisons d’édition au Québec n’étaient pas au courant de cette possibilité, mais il y avait certaines réticences et une méfiance envers le livre audio. Mais avec ce qui se passe partout dans le monde, il faut que le Québec se réveille ! », croit fermement Marjorie Théodore, à la tête de Vues et Voix depuis 18 ans.

Depuis quelque temps, elle le sent, ce réveil. 

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Marjorie Théodore, présidente de Vues et Voix, sent une ouverture de plus en plus grande au livre audio dans le milieu de l’édition.

Les attitudes ont tellement changé en peu de temps ! On se fait solliciter autant par les petites que les grandes maisons d’édition. Les gens se rendent compte que c’est une autre façon de lire le livre, de le véhiculer. On devance presque le marché français aujourd’hui.

Marjorie Théodore, présidente de Vues et Voix

Nul doute, le livre audio suscite l’intérêt, comme le livre numérique il y a quelques années. Mais est-ce que cela se traduira vraiment par un changement des habitudes des lecteurs québécois ?

« C’est certainement une opportunité pour les éditeurs, mais j’ai plus de réticences qu’il y a quelques années quand le livre numérique est arrivé. Je ne sais pas si les Québécois vont adopter cette tendance-là, nos habitudes de consommation sont différentes de celles des Canadiens anglais ou des Américains. Les Québécois aiment aller en librairie et bouquiner », avance Caroline Fortin, vice-présidente du Groupe Québec Amérique.

Jean-François Bouchard, président des Éditions La Presse, croit énormément pour sa part au potentiel du livre audio au Québec, alors que la maison d’édition a été la première à produire un livre audio commercial avec Vues et Voix, en 2018, avec Tout bas ou à voix haute de Marie-Lise Pilote.

PHOTO KATYA KONIOUKHOVA, FOURNIE PAR LES ÉDITIONS LA PRESSE

Jean-François Bouchard, président des Éditions La Presse

« C’est un segment en développement et je ne doute pas que le marché francophone va finir par rattraper le marché anglophone. Avec le vieillissement de la population, la fascination des jeunes générations pour la liberté de consommation de biens culturels, quels que soient le lieu et l’heure, et la difficulté qu’on a de développer la littératie au Québec, on a beaucoup d’ingrédients en main ! »

Le livre audio de demain

Le livre audio se développe rapidement et, avec lui, surgissent de multiples possibilités. Selon M. Bouchard, audible.ca – une filiale d’Amazon – lancera bientôt sur le marché américain une nouvelle technologie permettant à tout livre numérique d’être lu par un logiciel de lecture numérisé. « Ce n’est pas Fanny Ardant qui nous lit, mais c’est très pratique », dit-il, évoquant notamment la pression venant du système scolaire, qui a propulsé le marché au Canada anglais. Quant à savoir si cette technologie sera disponible au Québec, rien n’est moins sûr pour l’instant.

À l’autre bout du spectre, on s’éloigne parfois du livre audio classique narré par l’auteur ou un comédien – sans effet sonore ni musique – pour aller vers des produits plus sophistiqués. « On veut montrer que le livre audio peut prendre une autre allure en l’habillant d’effets sonores, comme on a fait pour le livre sur la méditation de Nicole Bordeleau, par exemple », détaille Marjorie Théodore de Vues et Voix.

D’ailleurs, au SLM, Vues et Voix lancera en partenariat avec les Éditions La Presse et Apple la version audio du livre Les belles-sœurs : l’œuvre qui a tout changé, de Mario Girard. Une véritable superproduction, qui rassemble les voix de 27 artistes liées à la pièce de théâtre, avec la musique de Daniel Bélanger.

Extrait du livre audio Les belles sœurs : l’œuvre qui a tout changé

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Jean-François Bouchard a aussi un œil sur Spotify, qui, après la musique, jette désormais son dévolu sur la baladodiffusion. « La prochaine étape, c’est le livre audio », croit-il. « La frontière entre les deux est ténue et c’est dans les marchés où le podcast évolue le plus vite que le livre audio fait de même. On voit donc surgir du livre audio à valeur ajoutée, avec du contenu podcast autour du livre ou des thématiques du livre qui deviennent un teaser pour le livre audio. Une vraie stratégie de promotion croisée qui est à mon avis très séduisante. »

Et en cette ère où la surabondance de l’offre culturelle et les Netflix de ce monde diluent le temps consacré à la lecture, voilà peut-être une piste pour assurer la pérennité du livre dans un marché ultra-compétitif.

Le phénomène en chiffres

10 %

Proportion des Canadiens anglais qui ont écouté un livre audio au cours de la dernière année.

Source : Booknet Canada

45 000

Nombre de livres audio publiés en 2018 aux États-Unis.

Source : Audio Publishers Association

50 %

La moitié des Américains âgés de 12 ans et plus ont déjà écouté un livre audio. 51 % des utilisateurs de livres audio ont entre 18 et 44 ans.

Source : Audio Publishers Association

70 %

Proportion des utilisateurs qui écoutent des livres audio via leur téléphone intelligent. Plus de 70 % des utilisateurs de livres audio les écoutent dans leur voiture.

Source : Audio Publishers Association

64 %

Hausse du nombre de prêts de livres audio en 2019 dans les bibliothèques publiques du Québec

Source : De Marque