Dans Le cœur en bandoulière, Michel Tremblay s’interroge sur la longévité et la pertinence. Une réflexion sans faux-fuyant dans laquelle l’auteur des Belles-sœurs se demande si un créateur a une date de péremption. Nous l’avons rencontré.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

La question en préoccupe beaucoup dans le milieu artistique. Elle en angoisse même certains. Ai-je fait mon temps ? Ai-je encore quelque chose à dire ? Quelqu’un va-t-il m’indiquer la sortie ? Michel Tremblay a commencé à poser cette question il y a 20 ans dans L’état des lieux, une comédie sur le déclin professionnel d’une cantatrice.

Dans Le cœur en bandoulière, un livre moitié roman, moitié texte de théâtre, il poursuit la réflexion en revisitant une pièce qu’il avait commencé à écrire il y a cinq ans, en hommage à Tchekhov. « Ça s’est passé comme je le raconte dans le livre, affirme le dramaturge de 77 ans en entrevue. J’avais écrit les deux tiers et j’ai bloqué. Le temps a passé et l’an dernier, en arrivant à Key West, j’ai eu l’idée d’écrire une pièce sur le doute. Je me suis dit : “Et si je ressortais la pièce sur Tchekhov ?” »

Dans Cher Tchekhov, un frère et ses trois sœurs se réunissent dans la maison familiale avec leurs conjoints pour l’Action de grâce. L’aînée, actrice vieillissante, est accompagnée de sa dernière conquête, un critique de théâtre… Elle affrontera la colère de son frère, dramaturge, qui l’accuse de se trahir pour rester dans le coup à tout prix.

« Quand j’ai relu la pièce, étonnamment, même si je n’en gardais pas un bon souvenir, j’ai aimé ça, affirme Michel Tremblay. J’ai donc choisi de mettre en scène mon alter ego, Jean-Marc, et son propre alter ego dans la pièce, Benoît, le dramaturge. C’est une mise en abyme d’une mise en abyme. »

Dans la tête de l’auteur

À travers Jean-Marc, Michel Tremblay nous fait donc plonger au cœur du travail d’écriture. Il se questionne sur telle phrase ou tel dialogue, il annote dans les marges, il biffe, il réécrit. Et il n’épargne pas la critique. Nous sommes vraiment dans la tête de l’auteur.

« Quand tu bloques, tu n’es pas capable de l’analyser sur le coup, ça prend une distance pour dénouer tout ça, explique-t-il. Ça m’a permis de revoir les personnages, les relations entre eux, et de repenser à ce que je voulais dire avec cette pièce-là. »

La démarche de Michel Tremblay dans Le cœur en bandoulière n’est pas sans rappeler les questionnements de Pedro Almodóvar dans son plus récent film, Douleur et gloire. Michel Tremblay avoue avoir beaucoup pleuré en visionnant le dernier opus du cinéaste espagnol. 

C’est un film extraordinaire. Ça parle du vieillissement, du doute. J’ai éclaté en sanglots quand il s’étouffe dans la cuisine. C’était exactement comme ça que je m’étouffais après mon cancer de la gorge, il y a 14 ans. Je me suis reconnu dans ce film.

Michel Tremblay

Comme Almodóvar, Tremblay fait preuve de vulnérabilité lorsqu’il pose la question : suis-je dépassé ? « Pour un artiste, il n’est pas question d’arrêter, rappelle Michel Tremblay. Je n’ai jamais croisé un artiste qui parlait de retraite. Janine Sutto a joué dans Belles-sœurs jusqu’à 90 ans et elle a arrêté seulement quand son médecin lui a dit qu’il le fallait. Ce qui est épouvantable, c’est la peur que quelqu’un te dise : “On t’a bien aimé, t’as été formidable, mais — comme mon personnage de critique le dit dans la pièce — ton avenir est derrière toi.” »

Envie de liberté

Ceux et celles qui fréquentent les théâtres montréalais croisent Michel Tremblay à l’occasion. Le dramaturge aime bien voir ce que font les jeunes, même si ça alimente un peu ses doutes, justement.

« Je suis un amateur, j’aime aller au théâtre, dit-il. Les jeunes ont une liberté extraordinaire. Ma génération, on avait des portes à défoncer, des fenêtres à agrandir et des murs à démolir. Eux, ils ont hérité de cela et peuvent faire n’importe quoi. Avez-vous vu J’accuse d’Annick Lefebvre ? C’est absolument fabuleux. Avez-vous lu Querelle de Roberval de Kevin Lambert ou Vernissage de Benoît Côté ? Quelle liberté extraordinaire ! C’est ça, la différence : nous, on avait la liberté du dedans. Eux ont la liberté du dehors, ils peuvent aller ailleurs. »

Michel Tremblay l’admet sans hésitation : il est jaloux. « Oui, je suis envieux maintenant. Je ne l’étais pas dans le temps, mais quand on vieillit, on se dit : si j’avais 20 ans de moins… Il faut accepter d’être ce qu’on est, de ne pas tomber dans le piège du lifting artistique. En 51 ans, je suppose que je me suis fabriqué ce qu’on appelle un style, et je ne pense pas que les gens s’attendent à ce que je change chaque fois que j’écris quelque chose. »

« Mes deux héros, c’est Verdi et Julien Green, ajoute Michel Tremblay. Verdi a composé ses deux plus grands chefs-d’œuvre à 78 et 80 ans. Julien Green a écrit son dernier triptyque entre 89 et 91 ans. C’est mon but, je vise Julien Green [rires]. Est-ce que la source va durer jusque-là ? Je ne sais pas. »

Le cœur en bandoulière, Michel Tremblay, Leméac/Actes Sud, 128 pages.