On a pas mal utilisé tous les superlatifs pour parler de Joyce Carol Oates. L’écrivaine et professeure de littérature à l’Université de Princeton est une véritable machine à écrire qui compte une bibliographie imposante. On se demande où elle trouve le temps de livrer des batailles sur Twitter, ou de publier des photos de chats, mais elle le fait aussi.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Dans ce volumineux roman (une brique de 860 pages !), l’autrice de 81 ans plonge au cœur d’un sujet qui n’en finit plus de déchirer l’Amérique : l’avortement.

D’un côté, les anti-choix, incarnés par le personnage de Luther Dunphy, un fanatique religieux aux prises avec bien des démons, mais qui a entendu « l’appel de Dieu ». Pendant que son couple se décompose et que sa femme se retire du monde à la suite de la mort de leur plus jeune fille, Dunphy se radicalise. Son délire intérieur le poussera à faire LE geste qui signera son propre arrêt de mort : l’assassinat de Gus Voorhees, un médecin qui pratique des avortements un peu partout au pays.

Les deux hommes ont plusieurs choses en commun, dont la conviction de défendre les droits des femmes, d’agir en leur nom en quelque sorte. Ce sont également deux pères absents car voués à leur « cause ». Le bon docteur Voorhees passe pour un féministe aux yeux des femmes qu’il contribue à aider. Oates le dépeint comme un héros imparfait qui n’en a que pour son travail. Sa vie privée est moins glorieuse : il oblige ses trois enfants à déménager sans cesse et vit parfois séparé d’eux pour des raisons de sécurité (aux États-Unis, plusieurs médecins qui pratiquaient des avortements ont été assassinés depuis le début des années 90). Ce champion de la cause des femmes enferme en outre sa propre femme dans un rôle on ne peut plus traditionnel : celui de mère au foyer.

Des familles détruites

S’inscrivant dans l’air du temps – celui d’une prise de parole des femmes –, Oates raconte le drame du point de vue des deux filles, Naomi Voorhes et Dawn Dunphy. La première recueille les archives concernant son père ; la seconde passera sa colère dans la boxe, une véritable passion pour Joyce Carol Oates (elle a écrit l’essai On Boxing dans les années 80).
Si l’on ignore que l’écrivaine est pro-choix (elle l’a déjà déclaré publiquement), on le comprend en lisant ce roman. Oates n’arrive pas à dissimuler sa sympathie pour la famille Voorhees, dépeinte sous une lumière beaucoup plus positive que les Dunphy, qu’on prend tout de suite en grippe.

Cela dit, on n’est pas non plus dans la caricature. L’autrice décrit avec beaucoup de nuances les motivations des deux camps. Elle réussit à montrer de l’intérieur les répercussions de cet assassinat sur les deux dynamiques familiales. Ses personnages sont riches et leurs émotions, profondes. Enfin, elle installe une tension qui nous tient en haleine tout au long du roman. Pour toutes ces raisons, il faut lire ce roman de Joyce Carol Oates.

Un livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates, Traduit de l’anglais (américain) par Claude Séban, Philippe Rey