Quand j’ai appris que Marie-Andrée Lamontagne travaillait sur une biographie d’Anne Hébert, j’étais ravie. Parce que je savais que le résultat allait être impeccable.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Journaliste, écrivaine, éditrice, ancienne directrice des pages culturelles du Devoir, son professionnalisme n’a jamais fait de doute. Je l’ai vue en action une fois à Radio Ville-Marie, où elle anime l’émission Parking Nomade, lors d’une entrevue avec Emmanuel Carrère pour la sortie de son roman Le Royaume. La connaissance pointue qu’a Lamontagne de la Bible semblait l’impressionner tout autant que le déstabiliser.

Cette biographie d’Anne Hébert était annoncée depuis 15 ans. À chaque rentrée littéraire, quand je recevais le programme des Éditions du Boréal, c’est ce titre-là que je cherchais. J’ai fini par craindre que le livre ne voie jamais le jour.

Mais la voilà enfin, cette bio. Anne Hébert, vivre pour écrire, fait 504 pages. Il aura fallu à Marie-Andrée Lamontagne dix ans de recherches et cinq ans de rédaction pour y parvenir. Le résultat est à la hauteur des attentes énormes.

Pourquoi cette fièvre ? Parce qu’Anne Hébert est un monument. À une certaine époque, on disait qu’il y avait deux lignées littéraires au Québec ; celle de Gabrielle Roy, du côté du roman social ou intime, et celle d’Anne Hébert, dans le versant plus poétique de la littérature. Je dois avouer que j’étais #teamHébert. J’ai tout lu, deux fois plutôt qu’une, d’Anne Hébert. Je lui dois mon entrée dans la littérature québécoise, avec Les chambres de bois, quand, adolescente, je ne lisais que des Stephen King.

PHOTO ARCHIVES DE L’UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE, FONDS ANNE HÉBERT

Anne Hébert devant la fenêtre de son appartement montréalais

Et comme la plupart des lecteurs d’Anne Hébert, mon admiration pour elle n’est pas loin de la dévotion, pleine de pudeur respectueuse. Ce qui n’est pas très étonnant, quand on ne connaît rien d’un auteur.

Voilà ce que devait affronter Marie-Andrée Lamontagne en se lançant dans ce projet : des admirateurs transis d’amour, un entourage hyper protecteur, l’image figée de la grande dame des lettres… et ses propres scrupules.

« Mais je ressentais vraiment le besoin d’écrire cette biographie, me confie-t-elle. Pour répondre à cette question toute simple, parce que j’écris moi-même : comment vivre et écrire ? Comment on s’en sort ? Quand, en même temps, il faut vivre, gagner sa vie, avoir des amours, des amis, des enfants… Le premier moteur était égoïste. Mais, très tôt, j’ai compris que je n’arriverais jamais à pénétrer le secret de cette personne. J’ai dû vaincre mes premiers scrupules, parce qu’elle-même avait toujours voulu préserver sa vie. Mais j’ai découvert qu’elle était une grande lectrice de biographies. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Marie-Andrée Lamontagne

Dans ce désir de la biographe né après le choc de la mort d’Anne Hébert, en 2000, il fallait aussi surmonter la méfiance de ses proches, qui ont toujours protégé l’écrivaine. « Je leur expliquais qu’étant donné son importance, tôt ou tard, il y aurait une biographie. Alors je leur demandais : “Aidez-moi à ce qu’elle soit bien faite. Aidez-moi à ne pas écrire de bêtises.” Ma démarche, elle est humble, respectueuse, mais elle n’est pas complaisante. Je pense que ce n’est pas une hagiographie, parce qu’un écrivain est un être en recherche tout le temps. De la forme, du propos, de lui-même, ce n’est jamais une ligne droite. À partir de là, j’ai pu vaincre mes propres résistances. »

Écrire, veut-elle

Après avoir lu la biographie de Marie-Andrée Lamontagne, on se rend compte de l’immense défi qui l’attendait. Raconter une vie qui était non seulement secrète, même pour ses proches (car elle compartimentait ses amitiés), mais une vie somme toute très modeste, vouée à l’écriture. Disons que ce n’est pas vraiment rock’n’roll. Et si le besoin d’écrire naît très tôt chez Anne Hébert, la vocation va s’épanouir très tard. « J’ai compris qu’elle était une plante à maturation lente », note la biographe avec un sourire.

Cette reine de la littérature pour ses admirateurs a bien failli être enterrée vivante dans son Tombeau des rois. Nous découvrons que la famille Hébert était particulièrement souffreteuse. Un père constamment malade, une mère dépressive. Anne Hébert elle-même souffrira de divers maux qui vont l’isoler dans son enfance. Elle cultivera des phobies alimentaires et « la fille maigre avec de beaux os » du poème, c’est elle.

Une erreur de diagnostic au début de la vingtaine va l’enfermer dans sa chambre pendant quelques années, d’où naîtront les poèmes funèbres du Tombeau des rois.

Période capitale, mais terriblement sombre, que Lamontagne désigne comme l’incubateur de toute l’œuvre à venir. Surprotégée par une famille aimante (et culpabilisante, pour ne pas dire castratrice), on dirait qu’elle ne se rend pas compte qu’elle étouffe, à tel point que ses amis vont l’obliger à se ressaisir, et on sent même une pointe d’exaspération chez la biographe. « Peut-être que je me faisais un peu l’écho de ses amis, avoue Marie-Andrée Lamontagne. Elle aime sa famille, sa famille l’aime, mais à un moment donné, c’est trop. Il faut voler de ses propres ailes, surtout si on a des aspirations, et Anne Hébert avait beaucoup d’ambition. Il fallait qu’elle trouve sa voix d’écrivain et sa voix passait par celle de l’être humain, de femme émancipée de sa famille. Ses amis lui disent que ce n’est plus possible, qu’elle doit faire quelque chose sinon ils ne la verront plus. Je trouve ce moment touchant, parce qu’on voit l’amitié profonde qui dit des choses que parfois on n’aime pas entendre. Elle n’aurait plus bougé de sa famille, sans doute. Et en cela, elle n’aurait pas été différente de ses frères. Sa vie intérieure, ses livres et ses rêveries semblaient lui suffire. Est-ce que ça aurait suffi à nourrir une œuvre pendant toute une vie ? On peut penser que non. »

La critique a souvent été étonnée par la violence des écrits d’Anne Hébert sous son masque d’une grande douceur. « Je pense que c’est une révolte profonde, dit Marie-Andrée Lamontagne. On lui a volé quatre ou cinq années de sa jeunesse. À 20 ans, ça compte. Ça compte double, peut-être. Le cocon familial devenait après coup prison. Ça s’est traduit dans les mots, cette violence sourde. »

Il fallait un océan

On comprend mieux le grand décalage, voire le retard, dans le parcours d’Anne Hébert. Quand elle « monte » à Paris dans les années 50, quand elle commence vraiment à vivre sa propre existence, elle est à la fin de la trentaine ! Elle n’a presque rien connu, elle est d’une sidérante naïveté des « choses de la vie », et on dirait presque que ça explique cette étonnante apparence juvénile qu’elle a conservée jusqu’à sa mort. Pourquoi aussi elle a toujours été entourée d’une petite armée de chevaliers servants et d’amies qui la couvaient : Jeanne Lapointe, Monique Bosco, Andrée Désautels, Paul Flamand, Jean Cayrol, Jean Le Moyne, Frank Scott, Jean-Charles Falardeau… jusqu’à Chrystine Brouillet, plus tard.

Ce faisant, Marie-Andrée Lamontagne dynamite la « légende noire » accolée à Anne Hébert (qu’elle-même a entretenue), selon laquelle elle a dû s’exiler à Paris pour fuir la grande noirceur de la société québécoise et les refus des éditeurs. Au contraire, ses écrits ont toujours été très bien reçus au Canada (et couverts de prix pendant toute sa carrière). Les refus (qui n’étaient parfois que des délais) s’expliquent par un milieu éditorial en pleine construction, très différent d’aujourd’hui. Mais un écrivain ne retient que le refus, note Lamontagne, et Anne Hébert était impatiente. Elle avait du temps à rattraper. Toutes les nouvelles du recueil Le Torrent ont été publiées dans des revues à l’époque, sans faire de scandale. « Il y a eu après une lecture sociologique du Torrent. On disait : “Voilà les forces libératrices du Canada français qui s’incarnent dans ce jeune homme qui tue sa mère.” Ça arrangeait Anne Hébert, ça. »

Pour la France, où elle passera la plus grande partie du reste de sa vie, la vérité est qu’il lui fallait mettre un océan entre elle et sa famille pour s’accomplir. La correspondance avec ses parents montre une femme qui use de toutes les délicatesses pour expliquer son éloignement. Anne Hébert devait fuir son foyer, beaucoup plus que le Québec. « Oui, dit la biographe, et le fuir honorablement. Les apparences sont sauves. Elle ne ment pas, elle aime vraiment ses parents, mais il y a des choses qui ne sont pas dites. Quand elle arrive à Paris, elle est presque en convalescence de sa vie antérieure. Mais aussi, pour cette génération d’écrivains, Paris était le passage obligé de toute formation intellectuelle et littéraire. C’est l’empire français, on est avant la décolonisation, plein d’artistes sont attirés comme des papillons par la métropole. »

Défaire les fantasmes

Anne Hébert était belle. Elle n’était pas mariée. Elle vivait modestement, mais ne dépendait pas financièrement d’un homme – ce que l’on appelait à son époque une « femme émancipée », comme l’étaient d’ailleurs toutes ses amies les plus intimes.

Il n’en faut pas plus pour entretenir les fantasmes. Marie-Andrée Lamontagne règle en deux coups de cuillère à pot cette rumeur voulant qu’elle ait été amoureuse de son cousin, le poète Saint-Denys Garneau. Ce n’est pas le cas. Ses grandes amitiés féminines ont aussi fait naître l’idée qu’elle était peut-être lesbienne, ce que la biographe ne confirme pas.

Mais oui, Anne Hébert a connu l’amour. Dans les bras de Roger Mame, issu d’une grande famille de bourgeois industriels, catholique et attachée aux traditions. « Ce qui m’a frappée, c’est la continuité, dit Marie-Andrée Lamontagne. Elle vient d’un milieu canadien-français catholique progressiste. Avec la famille Mame, elle est chez elle, dans une certaine France profonde, catholique, de droite. Elle n’est pas du tout du côté de Sartre ou de Marguerite Duras, tant sur le plan esthétique que sur le plan des idées. »

Tout de même, Anne Hébert et Roger Mame, c’est une relation libre, pas banale du tout, chacun menant son existence de son côté. Anne Hébert sera même tentée d’avoir ce que Marie-Andrée Lamontagne appelle « une vie popote » de femme mariée, ce qui n’arrivera pas, malgré un lien fort et solide qui durera presque jusqu’à la mort de Roger Mame.

Pour le reste de la biographie, on en sait un peu plus sur cette carrière littéraire marquée par les grands romans Kamouraska et Les fous de Bassan – et puis, je dois bien m’arrêter dans mon enthousiasme sinon cette chronique n’en finirait plus.

Mais on constate, sans trop de surprise, une vie complètement consacrée à l’écriture, suivant la plus haute exigence. Et c’est à cette exigence que répond Marie-Andrée Lamontagne avec une biographie qui non seulement fera date, mais sera la référence pour très longtemps.

Anne Hébert, vivre pour écrire, Marie-Andrée Lamontagne, Boréal, 504 pages.