À première vue, on ne saisit pas tout de suite ce qui peut lier Gabrielle Roy (1909-1983) et Sidonie Gabrielle Colette (1873-1954). Pourtant, elles ont plusieurs points en commun, et leurs maisons d’enfance sont maintenant jumelées.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Frédéric Maget, président de la Société des amis de Colette et directeur de La Maison de Colette en France, qui fait paraître ces jours-ci le beau livre Les 7 vies de Colette chez Flammarion, arrive tout juste d’un séjour au Manitoba pour ce projet. « Le nouveau directeur de la Maison Gabrielle-Roy, Sébastien Gaillard, m’a contacté et on a trouvé que l’idée était formidable, me raconte-t-il, de passage à Montréal. Ce sont deux maisons natales qui ont été reconstituées telles qu’elles étaient à l’époque. »


PHOTO ANDRÉ MORIN, FOURNIE PAR LA COLLECTION FRÉDÉRIC MAGET

Sidonie Gabrielle Colette

De plus, entre Gabrielle Roy et Colette, il y a beaucoup de similitudes, non seulement dans l’importance qu’elles ont dans chacune des littératures pour le Canada et pour la France, mais aussi dans leurs parcours.

Frédéric Maget

« Elles ont le même prénom, elles sont toutes les deux les dernières-nées de la famille, elles ont toutes les deux un lien très privilégié avec leurs mères, Mélina et Sido, et les deux mères vont jouer le rôle de catalyseur dans leur vocation littéraire. Chaque fois qu’on défile le lien, des points communs les rapprochent. D’abord le sentiment qu’elles ont d’être un peu singulières, différentes des autres. Le théâtre sera un moyen d’émancipation pour Colette comme pour Gabrielle dans un premier temps, l’une et l’autre vont aussi faire leurs armes en journalisme. Et ce sont deux entrées fracassantes en littérature. Petit à petit, elles vont construire l’image de deux très grandes écrivaines. »

« Une exposition commune sera présentée dans les deux maisons avant de prendre la route, on a le projet de faire lire leurs romans de part et d’autre de l’Atlantique, des idées de spectacles… ce jumelage se veut fructueux », explique Frédéric Maget, qui dirige aussi depuis huit ans le Festival des écrits de femmes. La prochaine édition sera consacrée aux femmes de lettres canadiennes, et y seront notamment invités François Ricard (biographe de Gabrielle Roy), Marie-Thérèse Fortin (qui mène le spectacle La détresse et l’enchantement depuis quelques années), Marie-Andrée Lamontagne (qui sort dans les prochains jours la première grande biographie d’Anne Hébert), ainsi que des autrices contemporaines.

L’injustice littéraire

« Un homme qui s’intéresse aux femmes, c’est assez banal, en fait », dit Frédéric Maget avec un sourire lorsque je lui demande pourquoi il dirige ce Festival des écrits de femmes. Mais il semble très concerné par l’injustice littéraire dont elles font l’objet. Gabrielle Roy est peu connue en France, déplore-t-il, tout autant que la place de Colette dans son propre pays, où il croit qu’elle devrait être célébrée à l’égal de Marcel Proust (qui d’ailleurs l’admirait). Quand il a découvert Colette vers 13 ou 14 ans, il voulait faire partager sa passion. « Mais j’ai été frappé par le relatif mépris envers elle, on trouvait que ce n’était pas très sérieux. Je me suis rendu compte que ce phénomène d’effacement ne concernait pas simplement Colette, mais la plupart des femmes de lettres. »

En fait, on se rend compte que quand on est une femme en littérature, c’est un handicap. Parce que très rapidement, on disparaît de la mémoire collective, car cette histoire est souvent écrite par les hommes.

Frédéric Maget

« Je trouve dommage que pour un garçon ou une fille, on puisse faire 10 ans d’études en ayant l’impression que la littérature est faite uniquement par des hommes. Dommage qu’on n’ait pas le sentiment que la littérature, et la culture, ça se fait au masculin et au féminin. Au Canada, vous avez un souci de parité et d’égalité qui est bien plus affirmé qu’en France. Plus de 60 % des livres publiés sont écrits par des femmes, mais quand vous regardez les cours de littérature contemporaine aujourd’hui, elles passent à 20 %. Ce mécanisme d’effacement est toujours à l’œuvre et en France, on a toujours de la difficulté à s’interroger sur les raisons de cet effacement. Le ministère de l’Éducation nationale vient de publier de nouveaux programmes et on se dit qu’ils vont prendre en compte ce fait. Hé bien, en littérature, sur les 12 œuvres qui sont au programme du baccalauréat, il n’y a qu’une femme. »

Colette en mouvement

Je me souviendrai toujours de la première fois que j’ai ouvert par hasard un livre de Colette, dont je ne connaissais rien. C’était Les vrilles de la vigne, il y a une vingtaine d’années. Je pensais tomber sur quelque chose d’un peu vieillot, début de siècle. C’était finalement la plus belle plume de la littérature française. Mon ravissement était absolu, je n’avais rien lu d’aussi beau, d’aussi vivant. Et quand j’ai commencé à lire des biographies de Colette, alors là, je venais de trouver l’un de mes plus grands modèles de liberté. Une vie faite d’audaces et d’éternels recommencements, jalonnée de premières. La première à montrer un sein sur scène, à s’afficher ouvertement avec sa maîtresse Missy qui s’habillait comme un homme, première femme à être reçue grand officier de la Légion d’honneur (non sans faire hurler ses détracteurs) et, à sa mort, à recevoir des funérailles nationales… Toute sa vie, elle sera restée sur le devant de la scène, vengeant l’outrage originel de sa famille ruinée et traitée en paria.

À la fin de sa vie, incapable de se rendre à la projection du film Le blé en herbe adapté de son roman, elle fera parvenir ce message à des étudiants qui résume très bien sa philosophie de vie, tel qu’on peut le lire dans le livre de Frédéric Maget. « Plus que toute autre manifestation vitale, je me suis penchée, toute mon existence, sur les éclosions. C’est là pour moi que réside le drame essentiel, mieux que dans la mort qui n’est qu’une banale défaite. Laissez-moi vous révéler que l’expérience ne compte pour rien. Tout ce qui m’a étonnée dans mon âge tendre m’étonne aujourd’hui bien davantage. L’heure de la fin des découvertes ne sonne jamais. Le monde m’est nouveau à mon réveil chaque matin et je ne cesserai d’éclore que pour cesser de vivre. »

Pour Frédéric Maget, Colette est une pionnière dans « des zones profondes dont on ne mesure pas encore la portée », croit-il. « Que ce soit en matière d’écologie ou de la continuité du vivant. Elle est l’une des premières à dénoncer la maltraitance des animaux dans les abattoirs et les cirques, à montrer que l’animal a des droits. En matière de genre, très tôt, elle va interroger le masculin et le féminin, écrire sur l’homosexualité, la bisexualité, le travestissement, le transgenre, sans jamais juger. Elle parlait de son hermaphrodisme mental. Il y a une valeur émancipatrice de l’œuvre dans la mesure où elle libère ses lecteurs des impositions de genres. Il faut assumer toutes les facettes, toutes les composantes de votre personnalité. Les paradoxes de Colette sont très libérateurs parce qu’ils déculpabilisent. On peut être ça et ça, ce n’est pas grave. À condition de toujours changer. »

Richement illustré (Colette a compris avant beaucoup d’autres le côté médiatique de l’écrivain), Les 7 vies de Colette tient compte des dernières découvertes des spécialistes. C’est un portrait éclaté que Maget propose, comme les multiples facettes d’un diamant. « On a trop souvent présenté le parcours de Colette au travers de ses maris [Willy, Jouvenel, Goudeket] », estime-t-il. Je voulais montrer sa logique intérieure. » Et cette logique, pourrait-on résumer, était : je fais ce que je veux. Ce livre est un must pour les admirateurs tout autant qu’une séduisante introduction pour celles et ceux qui ne la connaissent pas encore.

Les 7 vies de Colette, Frédéric Maget, Flammarion, 229 pages.

IMAGE FOURNIE PAR FLAMMARION

Les 7 vies de Colette, de Frédéric Maget