Les manifestations, elles sont médicales, psychologiques, historiques. Et elles se confondent pour former l’opulent 11e livre signé Patrick Nicol.

Natalia Wysocka
La Presse

« Tout le monde veut avoir une vie plus riche, remarque Patrick Nicol. Une vie plus excitante. »

Les personnages des Manifestations le veulent aussi. Au risque de faire mal à ceux qui les entourent. Au risque de les blesser.

Le noyau familial au cœur du plus récent roman de l’écrivain sherbrookois vient d’éclater. Ses trois membres se réfugient, chacun dans leur pièce, chacun dans leur échappatoire, chacun dans leur obsession. L’enfant, elle, se plonge dans les méandres d’un site internet lugubre. Sur l’écran de son ordi, elle suit la détérioration d’une patiente virtuelle. Dying Lucy. Pour la sauver, elle doit payer pour ses médicaments, payer pour ses soins. Avec la carte de crédit subtilisée à son père. 

J’étais fébrile de parler d’hypocondrie, de voyeurisme. De cette excitation de toucher à quelque chose d’interdit. De devenir quelqu’un de spécial.

Patrick Nicol

Car voilà également un thème qui se pointe souvent dans Les manifestations : le désir d’être différent, singulier, apprécié.

Comme le souhaite si ardemment la surveillante de cour d’école qui apparaît dans ces pages. Mais les élèves la rejettent, la moquent. « J’ai travaillé dans les loisirs quand j’étais ado, se souvient-il. Et je voyais chez certains animateurs cette envie d’être dans la gang des jeunes. Même chez les profs de cégep, il y en a qui veulent faire partie de la bande des étudiants. »

Puzzle résolu

Lui-même professeur de littérature, Patrick Nicol a mis en scène ici une petite fille qu’il qualifie d’un peu menteuse, d’un peu manipulatrice. Et dotée d’un caractère grinçant. Par le fait même, captivant. « Souvent, quand on décrit les défauts et la méchanceté des enfants, on en fait le sujet principal, remarque-t-il. Mais je ne voulais pas écrire un livre sur la cruauté. »

Il a plutôt écrit un ambitieux casse-tête où l’histoire de Sherbrooke au XIXe siècle tient une grande place. Où Victor Hugo se livre à de soufflantes séances de spiritisme. Et où le passage des évènements est marqué par une succession de paragraphes jetés sur la page, comme au hasard. Impulsivement. « Au cinéma, ils font des montages, explique l’écrivain. Si l’on prend Rocky ou Karate Kid – mes exemples datent un peu, j’en conviens –, ce sont les moments d’entraînement qui dénotent que le temps est flou. »

Et c’est un peu ce qu’il a voulu recréer à deux endroits de son récit. Une défilade des jours en accéléré. Comme des nouvelles glanées en diagonale sur Facebook. « Un diaporama d’images où chacun est dans sa solitude. Parce que dans cette histoire, les gens ne se parlent qu’en situation de crise. De conflit. »

Le personnage du père, lui, se parle dans sa tête. « Pauvre lui ! », lance à cette évocation Patrick Nicol. Laissé par sa conjointe, ne comprenant plus trop sa fille, cet homme touche rapidement le fond. « Il ne sait plus à quoi il sert. Il atteint une sorte d’insignifiance profonde. Une sorte de non-sens. Ça ne fait pas très mal. C’est juste un peu nul. Son problème, c’est qu’il n’a pas de mythologie personnelle. Pas de quête. »

Contrairement à Victor Hugo, qui fascine l’écrivain. « Il est extraordinaire. Il se prend vraiment pour Victor Hugo. Lui n’a pas besoin de se demander s’il touche le fond. Il touche le ciel. »

Car la question de la légitimité, de l’estime de soi, parcourt pareillement le roman. « Il y a des gens, dont je fais partie, qui n’osent pas élever la voix au restaurant quand les serveurs ne les remarquent pas. Qui ne bloquent pas les allées d’épicerie. Qui ne parlent pas fort au téléphone. Et puis, il y a ceux comme Hugo, justement, ou comme André Breton, qui envoyait promener les morts, qui n’ont jamais connu ce sentiment de ne pas avoir le droit. De ne pas être à leur place. De ne pas être digne. »

Quand il écrit, pourtant, Patrick Nicol élève-t-il métaphoriquement la voix, bloquant l’allée d’épicerie et parlant fort au téléphone ? « Je viens d’une famille très modeste, qui ne comptait pas d’écrivains, pas d’artistes. Pour moi, ce n’est ni naturel ni gratuit. Mais il faut toujours, quand on écrit, y croire un peu. C’est un droit que l’on se donne. Je n’ai plus 20 ans. Ce droit, je l’ai conquis. »

IMAGE FOURNIE PAR LE QUARTANIER

Les manifestations

Les manifestations
Patrick Nicol
Le Quartanier
448 pages
En librairie