Si quelqu’un maîtrise l’autofiction au Québec, c’est bien Michèle Plomer. Après HKPQ et Étincelles — elle n’a pas fait que ça, sa magnifique trilogie romanesque Dragonville en est la preuve —, l’écrivaine magogoise livre cet automne le magistral Habiller le cœur.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Un roman, car c’en est un, constitué de tellement de niveaux de lecture que seule une écrivaine de son expérience peut élaborer avec autant d’habileté et de sensibilité, et qui donne au genre toute sa pertinence.

Le point de départ : à 70 ans, la mère de Michèle Plomer, Monique, retraitée de la DPJ, a décidé de reprendre du service et d’aller travailler dans le Grand Nord, à Puvirnituq. Pendant que sa fille peine sur l’écriture d’un roman, dans un appartement emprunté à une amie dans le quartier Côte-des-Neiges, Monique la nourrit de ses courriels et de ses appels, et deviendra tranquillement sa source d’inspiration.

À la fois inquiète et fascinée, Michèle la transformera peu à peu en héroïne de roman, lui redonnant du même coup son statut de femme.

Multiples couches

Si l’amour pas toujours parfait entre une mère et sa fille est le fil qui en relie doucement tous les morceaux, Habiller le cœur est composé de multiples couches.

On y fait d’abord la connaissance de la jeune Moe à la fin des années 50, vive et volontaire. Avec sa meilleure amie Ruth, l’étudiante en sténo fréquente les boîtes de jazz et les cafés montréalais, croise un soir Leonard Cohen, et rencontre l’âme sœur en la personne d’un amateur de musique esthète du nom de Geoff Plomer.

On suit également les errances de Michèle dans les rues de Montréal, ses questionnements existentiels et créatifs autant que sa quête pour trouver la chaise berçante que lui a réclamée sa mère ou pour repérer la trace invisible d’Anne Hébert dans son immeuble.

Puis, surtout, elle nous raconte la nouvelle vie de Monique dans le Nunavik. Ses collègues de travail — du Nord ou du Sud —, les jeunes dont elle s’occupe, les habitants du village, la nature blanche. Le regard de sa mère permet à Michèle Plomer de dresser un portrait nuancé et réaliste de la vie là-haut — même si elle admet elle-même qu’elle n’est pas à l’abri des clichés.

Un hommage

Dans Habiller le cœur, il y a une pêche aux moules miraculeuse entre deux niveaux de glace. Des cadeaux qui tombent du ciel. Une adolescente guérisseuse. Un oursin magique. Une aînée blanche obsédée par l’idée de se faire coudre un parka avant de revenir dans le sud. Toute la grâce du talent de Michèle Plomer réside dans ces petits détails qui disent tout, dans ces anecdotes qui n’ont rien d’anecdotique et qui forment une mosaïque parfaite, délicate et sensible.
Avec son écriture sensuelle, légère et directe, Michèle Plomer a cette capacité de rendre vivants autant la coupe d’un tissu que l’éclat d’un morceau de viande dans la bouche. De faire ressentir autant l’intensité d’une rencontre entre une « vieille » et une jeune maman poquée par la vie que la douleur ancestrale d’une communauté.

Et de faire passer à travers les pages tout l’amour d’une fille pour sa mère dans un livre d’une grande sincérité, qui se transforme en un hommage à toutes les mères anonymes et héroïnes de leur propre vie, et qui habillera de chaleur humaine le cœur de toutes les personnes qui le liront.

★★★★

Habiller le cœur. Michèle Plomer. Marchand de feuilles. 358 pages.