Personne n’écrit comme David Goudreault et David Goudreault n’écrit comme personne. Même s’il glisse des clins d’œil à ceux qui l’ont fait d’une façon qu’il aime tant. Rimbaud, Malraux, Miron. Tous se retrouvent dans Ta mort à moi, son livre à lui.

Natalia Wysocka
La Presse

« Merci pour l’aventure. » Lorsque Marie-Maude Pranesh-Lopez prononce ces mots, nous avons traversé avec elle les plus incroyables imbroglios, les passions les plus prodigieuses, les tragédies les plus tordues.

Car comme tous les personnages de Ta mort à moi, cette superpoète fonce. À mille à l’heure. Tout droit dans le mur de la tristesse, peut-être. Mais jusqu’au bout. Toujours jusqu’au bout.

Et c’est jusqu’au bout que David Goudreault écrit, modelant la langue comme de la pâte, jouant avec les mots, trouvant toujours le juste. Exemple parmi tant d’autres : « J’ai fait le tour de la Basse-Ville, j’ai essayé la freebase. »

Avec ce quatrième roman, l’auteur-slameur, lui, a essayé autre chose. À savoir : faire suivre sa trilogie de la bête d’un « méchant projet ». Dans lequel il revendique, notamment, le droit des créateurs au cocon de la fiction. « Au refuge », nous corrige-t-il. Quoique… 

« J’aime bien l’idée d’un cocon. C’est encore plus intense. Dans un refuge, il reste une ouverture. Dans un cocon, c’est “ne m’approchez même pas.” »

L’écrivain sherbrookois, par contre, se fait souvent apostropher depuis qu’il a publié La bête à sa mère, et ses suites. Chose qui donne lieu à des moments plutôt cocasses. Notamment au Salon du livre. « J’ai beaucoup aimé votre histoire. C’est réellement la vôtre ? » « Madame, si j’avais tué quatre personnes dans un pénitencier, je ne serais pas à la Place Bonaventure en train de signer votre exemplaire. » « Oui, mais, dans ce que vous écrivez, il doit quand même y avoir du vrai, non ? »

Vrai qu’il aime s’amuser avec le lecteur. Flouer les pistes. Jouer avec le « je ». Alors, jouons : Ta mort à moi, il l’a écrit pour plaire à la critique ? Au public ? « Plutôt à moi-même », répond-il après un moment de réflexion. Mais sans prétention ou égoïsme. Car comment se satisfaire de la satisfaction d’autrui si l’on ne se satisfait pas ?

Impossible deuil

Il s’agit, en outre, de l’un des thèmes de cette saga extraordinaire. Car son héroïne aux prénom et patronyme composés, adulée et adorée, est pourtant foncièrement malheureuse. Elle est aussi « incroyablement laide et sexy ». Et têtue comme pas une. D’ailleurs, tous les personnages sont des saprées têtes de cochon. « Demeurer dans l’erreur, s’entêter dans l’errance. Je trouve qu’il y a quelque chose de beau là-dedans », remarque l’écrivain.

Ce que l’on trouve si beau, comme lui, c’est cette figure de mère qui refuse de traverser le deuil de son enfant. Des années et des années durant. « Un autre type d’entêtement. Triste et admirable. Car ce n’est pas vrai que l’on guérit de tout. Il y a des deuils qui nous habitent longtemps. »

« Ce livre est né d’une question existentielle qui me taraude depuis des années : comment se fait-il que tous mes auteurs préférés se soient suicidés ? »

Celui qui est également travailleur social dit avoir clôt maints questionnements dans ce récit. Notamment son lien avec « le mot le plus galvaudé de notre époque ». Lisez « résilience ». « Ça, c’est fini. Beaucoup de choses sont finies avec ce livre. » Il s’arrête. « J’espère que ce n’est pas ma carrière. »

IMAGE FOURNIE PAR STANKÉ

Ta mort à moi, de David Goudreault

Comment pourrait-ce l’être lorsqu’il a écrit des choses telles que : « Le soleil se couchait comme un incendie qui se lève » ? Ou, dans un tout autre ordre d’idées : « Si seulement tu avais les couilles d’avoir du cœur ? »

Le poète les a eues, les couilles, de proposer un roman aussi foisonnant, aussi riche. Aussi différent. « Je voulais écrire une histoire complexe. Mais pas compliquée. » Parce que pourquoi faire compliqué quand on peut faire si bon ? « Ça me dérange quand je vois un auteur se perdre dans son propre roman, sortir de son plan, ne plus savoir où aller pour essayer de donner l’impression qu’il se passe de quoi. Hé, mais où tu t’en vas ? »

Lui se rend loin dans ce récit rocambolesque. Et on le suit à la trace tandis qu’il nous entraîne dans des pérégrinations rue Waverly, au cœur du printemps érable, et sur un pont Champlain complètement bloqué, ainsi que l’annonce « la voix quasi sensuelle d’Yves Desautels ».

Foncièrement québécois

Parce que David Goudreault le dit et insiste : son livre est foncièrement québécois. Comme le sont les parents de l’héroïne, d’origine hondurienne et indienne, qui tripent. Elle sur la conjugaison, lui sur Félix Leclerc. Et leur enfant aussi est bien d’ici. « Elle est Québécoise, Marie-Maude Pranesh-Lopez », répète-t-il au sujet de sa poignante protagoniste. « N’en déplaise à certains. » De toute façon, à ceux qui diraient le contraire, l’écrivain répond : « Je n’en ai rien à foutre. »

Et sa superhéroïne aussi se fout de ce que son public pense. Son public ne l’en aime que davantage. Comme l’écrit l’auteur : « La couronne ne sied bien qu’aux monarques qui n’en veulent pas. »

Pourtant, pour toute sa grandiose soif d’écrire, d’aimer, de voyager, elle finira par s’épuiser. Après tout, « l’ailleurs se ressemble partout, quand on a fait le tour ». « J’ai l’impression que c’est ce qui arrive à bien des artistes », observe-t-il.

« Après avoir créé une œuvre qui marque leur époque et lancé des mouvements littéraires, ils finissent quand même par revenir à leur souffrance originelle. »

Il le rappelle : « Même les personnes exceptionnelles ne le sont pas dans toutes les sphères de leur vie. » Dans ses mots imprimés encore plus beaux : « Fort est à parier que Dostoïevski ne se trouvait pas génial lorsqu’il ruinait sa famille pour tout perdre à répétition sur la première roulette venue. »

Nous parions, de notre côté, qu’après avoir terminé ce récit, vous n’aurez qu’une envie : dire « merci pour l’aventure, David ».

Ta mort à moi. David Goudreault. Stanké. 304 pages.

Lancements

• Mardi, à Montréal, à La Librairie de Verdun

• Mercredi, à Québec, à la Maison de la littérature

• Vendredi, à Trois-Rivières, à la Librairie Poirier