Dans sa cellule de la prison de Bordeaux, un homme repense à sa vie — l’étrange couple franco-danois formé par ses parents, l’exil de son père pasteur à Thetford Mines, son travail d’intendant dans un immeuble à condos du quartier Ahuntsic. Fantômes du passé, monde qui bascule : intitulé Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, le nouveau Jean-Paul Dubois nage encore dans des eaux mélancoliques. Nous avons discuté avec l’auteur français, dont le livre s’est faufilé dans la longue liste du prix Goncourt et qui se retrouve en 15e position des ventes en France.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

C’est toujours une surprise de voir arriver un nouveau Jean-Paul Dubois en librairie. Êtes-vous surpris aussi ?

Non, mais quand j’en ai fini un, je me dis que c’est peut-être le dernier, que peut-être ça ne marchera plus. Mais je ne suis pas surpris, écrire est quelque chose de simple qui fait partie de ma vie.

C’est un élément parmi tant d’autres ?

C’est essentiel au moment où je le fais, comme tout le reste. Quand je répare quelque chose, ce que je répare est essentiel, et quand c’est fini, c’est fini. Le livre, quand je l’ai fait, il n’y avait rien de plus important, et après je m’occupe d’autre chose.

Et qu’est-ce qui fait qu’à un moment, vous avez envie de vous lancer dans l’écriture ?

Je ne sais pas comment dire. Tout ce qui compose un livre vient avec une mémoire consciente. Depuis que je suis enfant, je n’ai quasiment rien oublié. C’est presque une maladie. J’oublie des choses sans importance, mais les émotions, les trucs comme ça, tout est stocké, et les gens que je rencontre, c’est pareil. Ce livre a été commencé il y a 15 ans environ, le jour où j’ai rencontré un de vos compatriotes, le personnage du livre, qui est entré en moi pour des raisons intimes et personnelles, parce que c’est un type merveilleux, généreux, quelqu’un de bien, et que j’ai gardé comme modèle. Le jour où d’autres éléments sont arrivés, tout ça s’est mis en place, comme au cinéma.

Dans le fond, ce que vous racontez dans ce livre, c’est la fin d’un monde ?

Oui et le début d’un autre. L’immeuble est un petit monde en soi, et il est en train de disparaître parce que les résidants vieillissent, ils meurent, l’administration change. Il y a un autre mode de gestion qui va s’installer, et avec lui une forme de violence sociale, et les rapports vont basculer… Une forme de respect général doit régir les relations humaines, et là, il y a un basculement. Il n’y a plus de respect pour personne dans ce nouveau monde.

La prison vous permettait quoi en termes de narration ?

De sortir. Bien sûr aussi de montrer ce qu’est une prison : la dureté, la violence, la promiscuité, le froid, le bruit. Puis essayer de raconter à partir de ce monde que tout n’a pas toujours été comme ça. On est là, mais il y a eu une vie avant d’en arriver là. Alors on refait tout le trajet du début jusqu’à la fin, et puis on sort de prison pour revenir au point de départ, la ville natale du père.

Votre personnage, Paul, est à moitié danois et à moitié français. Pourquoi cette dualité ?

J’ai du mal à faire évoluer un personnage en France. Ce n’est pas mon monde, ce n’est pas celui dans lequel je travaille. Les binationaux, ou ceux qui ne vivent pas avec des personnages qui sont de la même origine ou nationalité ou culture, ça m’intéresse davantage. Faire vivre un Français chez les Français, ça m’emmerderait très vite. J’aime que les gens soient différents, et ça me fait toujours apprendre des choses. Je n’aime pas raconter ce que je connais.

Votre femme est Québécoise, l’action du livre se déroule en grande partie ici, vous connaissez bien le Québec et sa parlure. Par contre, le Hells Angel qui partage la cellule avec Paul parle en argot français. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?

Je ne sais pas parler comme ça, je n’ai pas cette documentation. Pour vous, j’imagine que c’est ridicule ?

Ça sonne bizarre en effet.

Voilà. Je ne savais pas quoi faire autrement. C’est une erreur, j’ai été lâche. En France, ça passe très bien, mais pour vous j’avais conscience dès le début que ce serait ridicule. Et ce l’est. Vous avez entièrement raison. C’est une erreur, mais je ne sais pas comment faire autrement sans être moi-même ridicule, comme les Français qui singent l’accent québécois. Je ne me sentais pas capable de faire quelque chose qui ne soit pas parfait dans l’argot québécois.

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DE L’OLIVIER

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, de Jean-Paul Dubois

Dans sa cellule, Paul est accompagné de tous ses fantômes, de tous les gens qu’il a aimés. Nous avons tous nos fantômes ?

Oui. On ne peut pas se détacher de ça. Quand je fais un livre, je vis constamment avec mes parents, mes chiens, mes enfants qui sont aujourd’hui grands. Avec les morts, mais aussi avec les vivants ! Je ne suis jamais seul, et pour moi les livres ne se font qu’avec ça. C’est le seul ingrédient : les vivants et les morts. C’est un beau titre de livre, mais malheureusement il est pris.

D’ailleurs votre titre… vous pouvez l’expliquer ?

Si je vous raconte vous n’allez pas me croire.

Allez-y !

Je connais depuis longtemps l’écrivain et artiste visuel Rober Racine. Quand il y a eu une rétrospective de son œuvre au Musée des beaux-arts à Ottawa en 2002, ils m’ont demandé de faire le texte de présentation. J’ai écrit 10 pages sur Rober, qui est un personnage, et chemin faisant, je me suis dit mais ce mec, il habite vraiment le monde d’une autre façon. C’est devenu le titre de la plaquette. Quand j’ai fini d’écrire ce livre et que j’ai choisi mon titre, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, j’ai vérifié dans Google s’il existait déjà. Quand j’ai vu le résultat, j’ai eu l’impression d’être tombé dans un ascenseur ! Je me suis dit c’est quoi cette connerie… puis j’ai vu mon nom : c’était mon article d’il y a 17 ans, que j’avais complètement oublié.

Vous vous êtes donc donné la permission de le réutiliser ?

Je vais me gêner tiens !

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois, Éditions de l’Olivier, 246 pages.