Depuis quelques années, La Presse+ vous présente la rentrée littéraire en trois temps. Littérature française, littérature étrangère, littérature québécoise… Et, c’est immanquable, nous recevons chaque fois des courriels de gens outrés dès le début de l’exercice. « Où sont les écrivains québécois ? »

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Calmez-vous, valeureux lecteurs à tendance chauvine : nous vous réservons toujours la littérature québécoise pour le dessert. Mais je vous comprends. Ça fait un bout de temps que la rentrée québécoise m’excite plus que la rentrée française ou américaine.

Je prêche pour ma paroisse ? Oh que oui. Avec ostentation, et je m’avoue coupable de prosélytisme extrême. Ça fait sourciller les gens très, très sérieux, le regard tourné vers Paris, ce qui me donne envie de fabriquer des cartes professionnelles où on pourrait lire : « cheerleader de la littérature québécoise », juste pour en rajouter une couche.

C’est que, depuis une décennie, je trouve que la littérature d’ici n’a jamais été aussi puissante, diversifiée et étonnante. Impossible de ne pas y trouver son compte – et cette rentrée ne fera pas exception.

Cela explique peut-être le succès d’une initiative comme « Le 12 août, j’achète un livre québécois », qui a battu des records cet été. Des esprits chagrins, agacés par l’avalanche de selfies avec un bouquin d’ici sur leur fil Facebook, rappellent toujours que c’est à longueur d’année, et pas seulement une journée, qu’on devrait acheter un livre québécois, et ils ont raison, mais on ne va pas cracher dans la soupe aux pois. Ça marche tellement qu’il paraît que les employés des librairies n’ont plus le droit de prendre congé cette semaine-là…

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Mes collègues et moi sommes en train de potasser dans ce qui fera probablement la liste du 12 août 2020. Cette rentrée s’ouvre avec Catherine Mavrikakis, l’une de mes autrices préférées. 

Depuis Deuils cannibales et mélancoliques, en 2000, je n’ai raté aucune de ses parutions, et elle réussit encore à me surprendre. Cette fois, avec L’annexe (chez Héliotrope), un peu à la manière d’Hubert Aquin, elle utilise le roman d’espionnage pour parler de littérature.

La narratrice, Anna, une tueuse qui voue un culte à Anne Frank, est exfiltrée dans une maison de protection pour espions où elle pourra renouer avec son passé de grande lectrice au contact de Celestino, un obsédé des écrivains gais, dans un jeu de pouvoir plutôt drôle et stressant. Proust, Tourgueniev, Puig, Flaubert, Wilde, Kafka ou Genet, les références sont innombrables dans ce roman, peut-être un peu hermétique pour les non-initiés, mais qui a, derrière son huis clos étouffant, l’esprit d’une fête.

Toujours chez Héliotrope, ce titre qui va inévitablement tout renverser sur son passage : Chienne, de Marie-Pier Lafontaine. Une autofiction si terrible qu’on a envie de dire « l’horreur existe, je l’ai lue ». La dernière fois qu’un roman a brassé le Québec sur la maltraitance des enfants remonte probablement à Des fleurs sur la neige, d’Élisa T. Sauf qu’ici, la littérature transcende le sujet. C’est un acte de déconstruction et de destruction salvateur. Ce livre m’a empêchée de dormir.

Aux Herbes Rouges, j’ai commencé Les limbes de Jean-Simon DesRochers. Il m’avait un peu perdue avec son imposant diptyque romanesque Les inquiétudes et Les certitudes, qui répétait trop, selon moi, la formule de ses premiers romans, mais pour l’instant, Les limbes annonce quelque chose de tellement vivant, au cœur de « l’âge d’or du Red Light », que je sais déjà qu’il sera un de mes livres favoris de la rentrée.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Patrick Nicol

Dans la liste de mes envies, j’ai hâte au prochain Patrick Nicol, Les manifestations, au Quartanier, dont on dit qu’il est son roman le plus ambitieux. J’attends depuis 15 ans la biographie annoncée d’Anne Hébert de Marie-Andrée Lamontagne, qui paraîtra enfin cet automne chez Boréal – j’en ai presque pleuré quand j’ai appris la nouvelle. Pour mémoire, la correspondance entre Dominique Fortier et Rafaële Germain chez Alto. Shuni de Naomi Fontaine, chez Mémoire d’encrier (pendant que je suis dans le très beau Nous ne trahirons pas le poème de son éditeur, Rodney Saint-Éloi). Blanc résine d’Audrey Wilhelmy et Le cœur en bandoulière de Michel Tremblay chez Leméac…

Mais le plus beau dans tout ça est que la surprise vient la plupart du temps de ce qu’on n’a pas mis sur une liste.

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Dans La vie est d’hommage, un livre du professeur Jean-Christophe Cloutier paru en 2016 qui rassemble des écrits inédits en français de Jack Kerouac, j’ai été profondément émue par un extrait de l’auteur d’On the Road, qui rêvait d’écrire dans sa langue maternelle, et que je n’arrive pas à m’enlever de la tête : « La langue canadienne-française est la plus puissante au monde. C’est de valeur qu’on peut pas l’étudier au collège, car c’est une des langues les plus “langagées” du monde. Elle est non écrite ; elle est la langue de la parole et non de la plume. Elle a grandi des vies des Français venus en Amérique. Elle est formidable, elle est grandiose, cette langue. »

Dans les derniers mois, des écrivains d’ici ont fait parler d’eux ailleurs. Le saviez-vous que des autrices des Premières Nations comme Joséphine Bacon ou Natasha Kanapé Fontaine sont reçues comme de véritables stars en Europe ? Que la carrière de Kevin Lambert, avec son délirant Querelle de Roberval, est en train de décoller en France, où il est finaliste du prix littéraire du Monde et du prix Sade ? Que Le plongeur de Stéphane Larue – cet écrivain qui a réussi l’exploit de rendre passionnant le lavage de vaisselle dans un restaurant – a reçu un accueil chaleureux autant en France que dans le reste du Canada puisqu’il vient d’être traduit en anglais ?

En 2020, le Canada sera l’invité d’honneur de la Foire du livre de Francfort, le plus grand événement de l’édition au monde, là où les grandes tendances littéraires se font. On me regarde souvent comme une timbrée quand je dis que je suis persuadée que la littérature d’ici sera « the next big thing ». Je le suis peut-être, timbrée. Mais si Kerouac avait raison ?