Chienne, c’est la naissance d’une écrivaine à la voix forte, puissante et dérangeante. Dans cette autofiction qui raconte la violence, l’abus et la cruauté au quotidien, Marie-Pier Lafontaine ne fait aucun compromis. Son livre, un des textes forts de la rentrée littéraire, vous marquera pour longtemps.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Chienne, de Marie-Pier Lafontaine, est un texte dur et dérangeant. Une autofiction dans laquelle la jeune autrice de 31 ans raconte, par flashbacks, la violence, l’abus et la cruauté dont elle a été l’objet dans son enfance.

Le titre et la couverture donnent le ton. On est dans la dureté. Sans volonté de ménager qui que ce soit. Un texte sans répit, sans accalmie, qui ne laisse pas le lecteur intact.

Mais on est aussi dans la littérature. Car Chienne est d’abord et avant tout le texte d’une écrivaine. Et c’est ce que son éditrice, Olga Duhamel, directrice de la maison Héliotrope, met de l’avant. « Quand j’ai reçu le texte de Marie-Pier, pour moi, c’était clair : ce n’était pas un témoignage, c’était de la littérature. »

Marie-Pier Lafontaine était étudiante à la maîtrise en création littéraire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) lorsqu’elle a commencé à travailler sur ce texte. C’est sa professeure, Martine Delvaux, qui l’a présenté à son éditrice chez Héliotrope.

« Je me souviens quand Marie-Pier a présenté son projet en classe, tout le monde était sonné, sidéré, raconte l’autrice de Thelma, Louise & moi et de Filles en série. Elle avait une amie à côté d’elle qui pleurait, j’en parle et j’ai encore une boule dans la gorge. C’était vraiment quelque chose. »

Dans ses cours, la jeune étudiante s’intéressait à la notion de répétition pour raconter la violence faite aux femmes. « Elle comparait la répétition de la violence à la répétition d’un motif dans la toile de Jouy, ajoute Martine Delvaux. Elle avait une véritable réflexion sur sa démarche littéraire. »

« Ce qui était frappant pour moi, c’était à quel point le texte était déjà très abouti, renchérit son éditrice, Olga Duhamel. On a travaillé ensemble, mais l’équilibre, elle l’avait déjà trouvé. Ce n’était pas un fouillis. Elle avait réfléchi et mesuré son livre et il avait de l’impact, beaucoup d’impact, dès la première lecture. »

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Aujourd’hui étudiante au doctorat en recherche et création littéraire, Marie-Pier Lafontaine faisait sa maîtrise en création littéraire lorsqu’elle a commencé à écrire Chienne.

La naissance d’une autrice

À quelques jours du lancement de Chienne, Marie-Pier Lafontaine est fébrile. La jeune femme ressent un mélange de peur et d’excitation à l’idée de savoir que le texte sur lequel elle a travaillé durant 18 mois va finalement arriver sur la place publique.

Je suis stressée et terrifiée. Il y a quand même une grande part d’intimité dans ce livre. J’ai eu beaucoup de difficulté à l’écrire, à trouver l’équilibre entre l’émotion et l’écriture.

Marie-Pier Lafontaine

Écrit en fragments, Chienne est d’une intensité qui se digère à petites doses. La jeune femme en est consciente, mais assume le côté impitoyable de son texte. « Quand on met de la violence dans la littérature, on dit aux gens : je veux que vous soyez contaminés, que vous réagissiez, insiste-t-elle. J’aime beaucoup l’intensité émotive. J’aime la boxe pour la même raison. Dans la violence, il y a une intensité, une charge immense, même dans les petits gestes. Or, on ne permet pas tant l’intensité aux femmes. En atelier d’écriture, on me reprochait souvent mes textes trop intenses. On me disait : “Mets des pauses, donne un souffle aux lecteurs”. Ça me fâchait beaucoup. Moi, je l’ai vécue toute ma vie, cette violence-là. Vous, vous la lisez. Vous pouvez bien la subir pendant quelques pages… »

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« J’aime beaucoup l’intensité émotive. J’aime la boxe pour la même raison », dit Marie-Pier Lafontaine, autrice de Chienne.

Transgresser l’indicible

Marie-Pier Lafontaine l’affirme sans aucune hésitation : elle a toujours voulu écrire. « Quand j’étais jeune, j’étais très timide, raconte-t-elle. J’ai levé la main une seule fois durant tout le primaire. On nous avait demandé ce qu’on voulait faire plus tard et j’ai dit : “Moi, je veux être écrivaine.” Et j’étais convaincue que ça allait arriver. »

Mais avec l’écriture est venue la peur, celle de ne pas avoir la permission de transgresser l’interdit de dire. C’est le cadre sécuritaire de l’université qui lui a permis d’explorer l’écriture en toute sécurité, en travaillant sur des thèmes qui la hantent depuis l’enfance.

Aujourd’hui étudiante au doctorat en recherche et création littéraire, Marie-Pier Lafontaine se revendique d’une lignée d’écrivaines qui ont choisi l’autofiction pour raconter le traumatisme : Annie Ernaux, Christine Angot et, surtout, Chloé Delaume, à qui elle voue une admiration sans bornes. « Ces autrices m’ont donné le droit d’écrire, observe la jeune femme. En les lisant, j’avais l’impression que je n’étais plus seule. C’est comme si elles me disaient : “On l’a fait avant toi, c’est possible, on n’en est pas mortes, on a le droit de raconter cette violence, la violence contre les femmes.” J’ai l’impression que c’est aussi ce que Martine faisait dans les cours. Me dire : “T’as le droit.” »

En choisissant l’autofiction, l’autrice de Chienne s’est également ménagé un espace de protection. « Je ne voulais pas faire semblant que j’avais inventé complètement un monde de A à Z, c’est une réalité qui existe », dit-elle.

Mais ce qui m’est arrivé ou pas, ce n’est pas si important pour moi. Je voulais surtout montrer qu’au Québec, il y a des familles où l’horreur se passe et on en parle plus ou moins. Je voulais mettre ça en scène. La vérité de la violence.

Marie-Pier Lafontaine

Ceci n’est pas une thérapie

Les coups, les humiliations, la torture, les cycles de violence qui se répètent sans cesse. Dans sa forme, le texte de Marie-Pier Lafontaine épouse tragiquement son propos. « C’est quelque chose que je connaissais intimement, mais je ne savais pas encore comment l’expliquer, observe l’étudiante en littérature. J’avais l’intuition que derrière le mot “répétition”, il y avait le mot “ampleur”. Que c’est la répétition qui crée cette ampleur de la violence. C’est ce que je voulais montrer dans le livre, à quel point il y a comme une ampleur de l’inceste qui ne passe pas nécessairement par la forme la plus courante qu’on nous montre socialement dans les médias — la pénétration, par exemple — mais par des formes plus perverses, plus psychologiques. Par une espèce de tension sexuelle continue dans le désir du père. »

Le cadre universitaire aura permis à la jeune femme d’intellectualiser la violence, de la réfléchir. Et, dans la mesure du possible, de mettre à distance la souffrance. « J’ai toujours dit que je travaillais sur la violence contre les femmes, constate-t-elle. Et à l’université, j’ai réalisé qu’au fond, ce n’est pas vrai que tout ce que je connais, c’est la souffrance. Je connais la survie aussi. Et je travaille sur la survie. C’est ça qui m’intéresse au final. »

Mais attention : cette reprise en charge de la violence par l’écriture n’a rien de thérapeutique. L’autrice de Chienne refuse ce mot. « Le mot “thérapeutique”, on dit ça aux femmes, on ne dit pas ça aux hommes. Ma thérapie, je l’ai faite avec ma psy. Chienne est un livre, ce n’est pas une thérapie. »

« Chienne est une grosse claque, résume l’éditrice Olga Duhamel. Marie-Pier veut interpeller le lecteur. Elle veut parler. Elle parle fort. Ce livre, c’est comme une peinture. Même s’il est très troublant, il provoque une émotion esthétique. Les couleurs sont très crues, très détachées, très éclatantes. C’est l’histoire d’une jeune fille démolie, cassée en mille morceaux. C’est une littérature qui gueule et qui dit : je ne me laisserai pas faire. » 

IMAGE FOURNIE PAR HÉLIOTROPE

Chienne, de Marie-Pier Lafontaine

Chienne. Marie-Pier Lafontaine. Héliotrope. En librairie le 11 septembre.

Rectificatif :
Une erreur s’est glissée dans ce texte de Nathalie Collard. Nous avons écrit que Martine Delvaux était l’autrice de Thelma et Louise. Il s’agit en fait de Thelma, Louise & moi. Nos excuses.