Cet été, des artistes plongent dans leurs souvenirs pour analyser leur première œuvre professionnelle et nous raconter les souvenirs qui remontent en eux. Aujourd’hui : Rafaële Germain.

Samuel Larochelle Samuel Larochelle
Collaboration spéciale

Il y a 15 ans, Rafaële Germain a publié son premier roman, Soutien-gorge rose et veston noir, considéré comme le premier grand succès de chick lit québécoise, avec plus de 90 000 exemplaires vendus. Pourtant, la principale intéressée ne voulait pas écrire un livre du genre à l’origine.

Elle imaginait écrire un roman plus littéraire. « Il y a une perception que la littérature avec un grand L n’est pas censée être seulement un divertissement, dit-elle. Pourtant, on s’entend, mon roman n’a aucune prétention sociologique, didactique ou philosophique. »

Au départ, l’écrivaine avait prévu une histoire sombre qui finissait mal. « En lisant mon manuscrit, mon éditeur, André Bastien, m’avait demandé si je pouvais envisager une fin positive et il m’avait recommandé de lire Bridget Jones’s Diary. J’ai adoré ça, mais j’étais horrifiée d’écrire un truc dans la même lignée. »

Au fil de la création, un genre similaire s’est pourtant imposé.

« Mon roman n’est pas celui que je voulais écrire, mais le roman que je suis vraiment contente d’avoir écrit. Je pense que c’est un divertissement de qualité. »

Rafaële Germain

Très vite, Rafaële Germain a compris qu’elle avait mis le doigt sur quelque chose. « Visiblement, il y avait un public qui attendait un roman de chick lit québécoise, parce que mon éditeur a dû le rééditer rapidement. J’étais à la bonne place au bon moment. »

À ses yeux, les qualités de son œuvre sont très faciles à résumer : une histoire simple, des dialogues bien tournés, une bonne dose de dérision, des personnages auxquels les lecteurs s’identifient et une belle sensibilité. « Ce dont les gens me parlaient beaucoup, c’est la vulnérabilité des personnages. On n’est pas dans Proust… mais il y a une espèce d’humanité dans l’histoire. Les gens me disaient : “C’est tellement ma vie !” et je leur répondais : “Ben non, c’est la mienne.” »

Si elle n’avait pas du tout anticipé la réaction enthousiaste des lecteurs, elle appréhendait les mauvaises critiques. « J’avais peur de me faire dire que j’avais écrit un petit roman niaiseux à l’eau de rose. » D’ailleurs, lorsqu’elle a appris que Chantal Jolis allait faire une critique, elle est carrément sortie de la maison. « Je ne voulais pas l’entendre ! Mon chum m’a rappelée en me disant : “T’es vraiment niaiseuse, elle a fait une super bonne critique !” Finalement, les journalistes en ont parlé en disant que c’était de la chick lit et qu’ils avaient bien aimé. Ça, je ne l’avais pas vu venir ! »

Le deuil d’un premier roman plus « littéraire »

Pourtant, elle avait connu plusieurs succès avant la publication de son premier roman. Depuis des années, elle travaillait comme scriptrice pour les émissions La fin du monde est à 7 heures et Le grand blond avec un show sournois, en plus de signer des chroniques dans La Presse. Si bien qu’un éditeur avait pris contact avec elle. « C’était l’éditeur de mon père [NDLR : feu Georges-Hébert Germain]. »

« On s’entend qu’il y a probablement du monde avec beaucoup plus de talent qui a présenté des manuscrits à gauche et à droite sans jamais être publié. J’ai eu la chance qu’on s’intéresse à mon travail grâce à mes connexions et l’éditeur m’a fait une commande. »

Rafaële Germain

Après avoir fait le deuil d’un premier roman plus « littéraire », l’écrivaine a pris un malin plaisir à découvrir jusqu’où sa plume la porterait. « J’étais dans une espèce d’innocence et de virginité. Je découvrais quelque chose. Des trois romans que j’ai écrits dans ce genre-là, Soutien-gorge rose et veston noir est celui que je préfère. Peut-être parce que c’est mon premier. »

Elle affirme ne pas avoir ressenti de pression supplémentaire parce qu’elle était la fille d’un écrivain reconnu. « Je m’étais déjà tellement fait dire que j’avais eu des jobs grâce à mon père ou à ma mère [NDLR : la relationniste Francine Chaloult] que j’avais déjà fait ce processus-là. Je savais que ça me suivrait toute ma vie. Je n’ai pas l’impression que je vais passer à l’histoire, mais j’ai toujours écrit du mieux que je pouvais. »

Fait à noter, son père lui a gentiment reproché de ne pas l’avoir consulté durant l’écriture. « Il aurait été complètement inutile, car il n’a jamais écrit une histoire d’amour comme celle-là. » Un peu plus tard, quand les mots de sa fille de 27 ans ont défilé sous ses yeux, une grande fierté les a embués. « Il était ébloui. Ce n’était pas trop rationnel comme analyse. On sentait que sa fierté paternelle amplifiait la chose. »

De son côté, sa mère, Francine Chaloult, s’interrogeait beaucoup sur les choix de vie des personnages. « Elle trouvait qu’ils buvaient beaucoup et qu’ils couchaient à gauche et à droite. Elle disait : “Franchement, dis-moi que t’es pas comme ça !” J’étais comme “hmm hmm”. »

Ayant depuis publié deux autres romans et un essai, en plus de poursuivre son travail de scriptrice et de scénariste, Rafaële Germain se croit désormais incapable de créer une nouvelle fiction littéraire. « Je n’ai pas le début du commencement d’une idée. Peut-être que je n’ai plus de fiction en moi. Dans ma vie actuelle, j’ai l’impression que c’est un luxe d’écrire un livre. »