« Si je suis sortie de la Beauce, des bars, c’est pour être poète », écrit Maude Veilleux dans son dernier recueil, Une sorte de lumière spéciale. La douleur des transfuges sociaux est au cœur de ce livre puissant qui donne envie de remercier la Beauce de nous avoir donné Maude Veilleux, parmi les poètes les plus en vue de sa génération.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Au lancement du recueil Une sorte de lumière spéciale, il y a environ deux semaines, la librairie Le Port de tête était pleine. Un verre a circulé de main en main pour se rendre à Maude Veilleux, qui lisait un de ses poèmes. L’écrivain Mathieu Arsenault, qui tient la boutique en ligne doctorak.co, était là, vêtu d’un nouveau t-shirt en hommage à la poète offert sur son site. Et un t-shirt conçu par Mathieu Arsenault, c’est devenu une sorte de consécration dans le milieu de la poésie, plus que bien des prix – il a fait celui de Patrice Desbiens porté par Catherine Dorion à l’Assemblée nationale.

Maude Veilleux s’est arrêtée une ou deux fois pour dire : « Ah, chus tannée ! », malgré les encouragements des gens présents – particulièrement de ses lectrices qui se reconnaissent dans ses écrits, et qui le font savoir bruyamment. Mais ne dit-elle pas dans ce recueil : « j’aimerais écrire une poésie qui ne passe pas par la performance orale. j’ai trop lu. j’ai joué mes poèmes. la tristesse, la colère, la détresse, l’humour. je suis devenue une actrice. je veux une poésie douce comme une liste d’épicerie. Je veux me fondre dans le papier… »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Maude Veilleux vient de faire paraître le recueil Une sorte de lumière spéciale.

Je ne m’explique pas mon obsession pour Maude Veilleux. Je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce qui vient me chercher chez elle, si ce n’est son obsession pour l’écriture. Son engagement total, corps et âme. Cette façon d’écrire pour vivre et de vivre pour écrire, sans compromis, sans peur. Cette conviction que la poésie doit changer les choses, à commencer par elle-même.

Je ne suis vraiment pas la seule. L’autrice et journaliste Jade Bérubé a rencontré la poète l’an dernier lorsqu’elle était en pleine cure de silence, pendant tout l’automne, pour un article du magazine Zinc. Elle ne communiquait que par écrit, utilisant parfois Google Translate pour traduire ses mots en voix de robot.

Ce que j’aime chez Maude Veilleux, c’est son côté entièrement assumé. Tout en elle est total. C’est très prégnant dans sa vie et dans son écriture. Ce côté assumé est si fort que son étrangeté devient normale. C’est étonnant.

Jade Bérubé

« Oui, elle était dans son projet de silence, et je n’ai même pas sourcillé, ajoute Jade Bérubé. Ça allait de soi. Tout ce qu’elle fait, ou ce qu’elle est, s’inscrit parfaitement. Elle parvient à faire de sa vie une expérience, sans la performer. Faut le faire. »

Mais pourquoi s’être imposé ce silence ? Maude Veilleux me répond ceci dans un courriel : « Je n’ai pas choisi de le faire, ça m’est arrivé. J’ai fait une grosse crise d’anxiété, catatonie pis toutte, quand je suis revenue à moi, je ne parlais plus. Je pensais que le lendemain ce serait réglé, mais non. Après cinq jours, je me suis dit que j’allais rester muette. Je m’explique mal la condition. Certains enfants anxieux font du mutisme sélectif. Chez les adultes, c’est moins commun. En parallèle, j’étais en train de lire les carnets de Lee Lozano, une artiste conceptuelle américaine. Elle a travaillé des pièces performatives de longues durées où elle s’imposait des règles à suivre. J’ai commencé à traiter mon mutisme comme une performance. C’était plus facile que de me dire que j’étais devenue folle. »

Fille de personne

Elle publie depuis seulement 2013, mais sa voix s’est rapidement imposée. En deux recueils, Les choses de l’amour à marde (2013) et Last call les murènes (2016), aux Éditions de l’Écrou, deux romans chez Hamac, Le vertige des insectes (2014) et Prague (2016), et un roman web, frankie et alex-black lake – super now. Mais on a une répugnance à lui inventer une filiation. Héritière de Josée Yvon, d’Huguette Gaulin ? Moui, mais non. L’internet et la webcaméra, très importants pour Veilleux, qui est versée dans les arts visuels, sont passés par là depuis. Elle a aussi adoré, quand elle était ado, les autrices de l’autofiction comme Nelly Arcan, Marie-Sissi Labrèche. Elle vénère Christine Angot. Admire Claire Legendre. Ainsi que tous les poètes de l’Écrou, et peut-être tous ses contemporains qu’elle a découverts en arrivant à Montréal vers 2010, dans un milieu pas fermé qui accueille celles et ceux que la poésie sauve. « La vraie pauvreté, c’est l’absence de sorties de secours, écrit-elle. L’absence de rêves. »

« Je ne pense pas que Maude Veilleux est la mère, la fille ou la sœur de quelqu’un », soutient Catherine Cormier-Larose, directrice du festival de poésie Dans ta tête, qui a découvert Veilleux par ses premiers fanzines. « C’est une anti-ambassadrice de la poésie qui devient peut-être l’ambassadrice qu’on devrait écouter le plus. Elle fait partie des gens qui sont capables non seulement de parler de poésie, mais elle porte la poésie en tout temps, elle se donne le temps d’y penser, elle sait tout ce qui se fait. C’est une poète qui n’écrira jamais le même livre, et ce qu’elle écrit devient de plus en plus fort. »

La honte

C’est manifeste dans Une sorte de lumière spéciale, peut-être son recueil le plus affirmé, alors que ses précédents livres ne faisaient pourtant pas de concessions non plus. Et si j’ai pris tous ces détours avant, c’est pour tenter d’expliquer ce que nous fait Maude Veilleux. Je n’ai jamais mis les pieds en Beauce – je ne sais pas conduire –, mais ce livre nous fait comprendre ce que la Beauce peut laisser comme traces. « on s’entend/personne ne va jamais aller gentrifier st-victor-de-beauce/un repaire de pas rebelles, de pro-trump/de cow-boys du québec/où on milite pour un deuxième walmart/mais pourquoi quand j’y retourne/je retrouve encore une part de moi… »

« Oui, j’ai l’impression que j’arrive à quelque chose, me dit Maude Veilleux, à qui j’ai donné rendez-vous dans un café. Je parle de la honte, la honte d’accéder à autre chose, qui fait qu’on s’éloigne de nos origines, de notre famille, même dans notre manière de parler. Quand je retourne en Beauce, j’essaie de reprendre mon accent. Je ne veux pas avoir l’air condescendante, c’est facile d’avoir soudainement l’air de péter plus haut que le trou, c’est tellement pas là que je veux être. » Le recueil commence brutalement avec les problèmes de dents des familles d’ouvriers. « Un nouveau trou à chaque visite »…

Elle évoque la « valeur incroyable du travail » dans son coin de pays, et la culpabilité de faire un travail intellectuel face à des gens qui ont le corps abîmé précocement par le travail physique. Elle est d’ailleurs allée sur le tard à l’université, quand elle a découvert, après un voyage au Pérou, son plaisir d’écrire des récits de voyage par courriel. Rien ne semblait la destiner à la poésie, mais dès qu’elle s’est lancée, il n’était pas question de demi-mesure. Peut-être justement parce qu’elle vient d’un coin où « la vie défonce le corps ».

Possédée

Elle s’est présentée vêtue d’une jolie robe au style classique, comme le une-pièce noir qu’elle portait à son lancement. Elle a du chic, Maude Veilleux, avec ses longs cheveux de sirène, mais je ne peux m’empêcher d’évoquer un de ses vers qui m’a surprise : « je suis une fille fashion qui aime la pisse ». « Ben tsé, répond-elle en riant, on ne s’attend pas à une image comme ça. Le rapport aux déjections, je suis tout le temps là-dedans, à un moment donné, mon éditeur me disait : “C’est beau, reviens-en.” J’ai une espèce de rapport avec ce qui sort du corps, je n’ai pas encore complètement réussi à comprendre cette affaire-là. Mais je trouve aussi qu’il y a un parallèle à faire avec l’écriture, il faut que ça sorte, le langage doit sortir. Avec Frédéric Dumont, on avait formé, en joke, “l’école de la pisse en poésie”… Il y a quelque chose aussi avec la femme, l’impression qu’il faut être bouchée de partout, comme si on était un objet, qui ne morve jamais, qui ne va jamais aux toilettes. Il faut casser ça. »

Pour ma part, j’ai découvert Maude Veilleux avec son roman Prague, qui vient tout juste d’être traduit en anglais, le récit d’une passion amoureuse dévorante en marge d’une relation de couple ouverte qui se révèle, au bout du compte, être une passion d’écrire le roman. Elle reconnaît avoir été « possédée » par ce livre. « L’écriture de ça, c’était fou. J’étais complètement dans la découverte d’une sexualité que je n’avais jamais vécue, parce que j’avais été en couple avec une femme avant, et qu’ensuite, avec mon mari, qui était très queer, c’était très égalitaire. Là, je tombais dans l’espèce de rapport hétérosexuel où il y a des jeux de domination. Je découvrais tout un pan de moi et je revenais en me disant : “Il ne faut pas que j’oublie ce qui s’est passé.” Ça se passait et ça s’écrivait en direct, cette histoire-là. »

Ce roman a fait capoter tout le monde, et bien des gars. « Je ne sais pas le nombre de projets qu’on m’a proposés, où je me suis ramassée à aller prendre des cafés, et finalement, c’était des dates… » Il y en a beaucoup, des lourds comme ça ? « Oui, il y en a plein. » On peut voir ça aussi comme un autre exemple de ce que sa prose provoque chez ceux qui la lisent. D’ailleurs, son prochain livre sera probablement une suite à Prague. Mais elle veut attendre, pour laisser exister Une sorte de lumière spéciale, qui, à mon humble avis, aura une très longue vie. Et aussi, parce que les passions amoureuses, ça brise. « Je ne veux plus en vivre, je veux juste être bien avec quelqu’un qui me fait des toasts. »

IMAGE FOURNIE PAR ÉDITIONS DE L’ÉCROU

Une sorte de lumière spéciale, de Maude Veilleux

Une sorte de lumière spéciale. Maude Veilleux. Éditions de l’Écrou. 89 pages.