La lingua geniale. Ainsi s’intitule la lettre d’amour d’Andrea Marcolongo à la langue d’Homère, qui a été vendue à 200 000 exemplaires en Italie depuis 2016. Sa traduction l’an dernier en français (La langue géniale) démontre un regain d’intérêt pour la Grèce antique, comme en témoigne aussi la publication ce mois-ci du livre Greek to Me, de l’ex-réviseuse du New Yorker Mary Norris, de l’essai biographique Une odyssée : un père, un fils, une épopée de Daniel Mendelsohn en 2017, et des livres Le chant d’Achille (2011) et Circé (2018) de Madeline Miller. Entrevue avec des auteurs passionnés.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Pourquoi ce regain d’intérêt envers le grec ancien et la Grèce antique ?

Andrea Marcolongo : Le grec ancien a une richesse incroyable. Il y a même un temps de verbe pour exprimer le souhait, la possibilité, l’optatif. À notre époque où tout change très rapidement, il est rassurant de constater que cette langue morte recèle encore autant de trésors.

Mary Norris : Aux États-Unis, c’est une réaction à l’administration Trump, tellement cyclopéenne. On a besoin de se rassurer que la civilisation ne disparaîtra pas. La Grèce antique est une ère où les héros et l’honneur étaient valorisés.

Madeline Miller : Nous vivons dans un monde incertain. Il est normal de regarder vers le passé pour nous réconforter et pour voir si on y trouverait des leçons pour notre présent.

Daniel Mendelsohn : Toutes ces parutions pourraient être une coïncidence ou un phénomène culturel. On pourrait lancer la théorie que la crise actuelle de la civilisation européenne, avec la montée de l’extrême droite, pousse certains à se réfugier avec nostalgie dans des classiques immuables. D’ailleurs, mon éditeur m’a demandé de recueillir des textes grecs et de les expliquer ainsi que leur importance, c’est mon prochain projet.

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Greek to Me, Mary Norris

Pourquoi vous êtes-vous intéressé au grec ancien ?

Andrea Marcolongo : Quand je suis entrée au lycée classique à 14 ans, j’ai été émerveillée par ce gros dictionnaire grec et cet alphabet poétique. C’est l’histoire d’amour qui a duré le plus longtemps dans ma vie. Quand j’ai enseigné le grec après l’université, les questions de mes étudiants m’ont fait réaliser que je ne savais pas tout du grec ancien. Puis il y a l’essai de Virginia Woolf On Not Knowing Greek, une ode à la beauté de cette langue magique par une auteure en qui une femme de 30 ans se reconnaît. Mon style d’écriture est influencé par le grec, il est devenu plus mythique au fil des années.

Mary Norris : Un patron au New Yorker m’a convertie il y a 40 ans en me parlant de la Grèce, où je voulais faire un voyage. Enfant, les sœurs m’avaient choisie pour un cours de latin, mais mon père, pompier et pragmatique, s’y est opposé. J’ai fini par convaincre le New Yorker de me payer des cours de grec ancien parce que je fais souvent face à des racines grecques dans mon travail de réviseuse.

Madeline Miller : Adolescente, j’avais des lectures courantes, mais à l’université, j’ai découvert à la fois le grec et le latin et un désir d’être écrivaine. Alors, j’ai pensé qu’il serait intéressant de creuser les mythes grecs pour voir comment vivaient les femmes, les esclaves, les minorités sexuelles.

Daniel Mendelsohn : J’ai eu la passion très jeune, j’ai lu l’Odyssée adolescent, c’était une suggestion d’un ami de la famille qui enseignait à l’école secondaire. Ensuite, à l’université, mon mentor était un grand spécialiste d’Homère.

Si vous deviez convaincre quelqu’un d’apprendre le grec ancien, quel mot donneriez-vous en exemple ?

Andrea Marcolongo : Pashko, un mot qui est à la racine à la fois de patience, de passion, de pazzia [NDLR : folie en italien]. On exprime à la fois la douleur et l’enthousiasme, c’est très intéressant à notre époque où la souffrance est devenue taboue.

Mary Norris : Nostalgie, qui vient des mots pour retour et douleur. C’est en fait une création d’un philologue allemand du XVIIe siècle. Ça montre bien l’utilité du grec pour exprimer des sentiments complexes.

Madeline Miller : Menis, la colère divine d’Achille durant le siège de Troie. C’est très différent de la colère humaine qui aveugle, mania en grec ancien. La rage d’Ulysse a quelque chose de transcendant qui est merveilleux et destructeur à la fois.

Daniel Mendelsohn : Il y a tellement d’exemples. Les cours d’étymologie à l’université sont parmi les plus populaires des études classiques, c’est comme si on avait des lunettes à rayons X. Dans l’Odyssée, j’aborde l’origine du titre, qui vient de douleur, comme anodin qui originellement signifiait antidouleur, analgésique. C’est très intéressant de songer à la souffrance, au déracinement qui accompagnent les voyages de découverte. Je pourrais aussi parler de serpent et herpès, une maladie qui rampe le long des nerfs.

Quatre livres à découvrir

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La langue géniale, Andrea Marcolongo

La langue géniale, Andrea Marcolongo

Essayiste prolifique, Andrea Marcolongo a fait sa marque avec cette dissertation affectivo-linguistique au succès de librairie inattendu, puis La part du héros (La misura eroica), livre de croissance personnelle mêlant le mythe de la Toison d’or et des argonautes et la vie personnelle de l’auteure italienne, Sarajevienne d’adoption.

Greek to Me, Mary Norris

Réviseuse au New Yorker pendant près de 40 ans, Mary Norris a adopté le surnom « Comma Queen ». Greek to Me égrène les perles de l’étymologie et ses nombreux voyages en Grèce, entrecoupés de souvenirs d’enfance sur la mythologie.

Circé et Le chant d’Achille, Madeline Miller

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Circé et Le chant d’Achille, Madeline Miller

Les deux romans de Madeline Miller réinterprètent la mythologie grecque. Le chant d’Achille raconte la relation amoureuse entre l’homme fort et son ami Patrocle, alors que Circé s’intéresse à une nymphe et aux relations entre sexes du monde des dieux et des mortels dans l’Antiquité.

Une odyssée : un père, un fils, une épopée, Daniel Mendelsohn

Daniel Mendelsohn est prof de lettres grecques à l’université. Un beau jour, son père mathématicien décide de suivre son séminaire sur l’Odyssée. S’ensuit une réflexion sur les tourments filiaux intercalée avec une leçon de vie homérique, qui culmine en une croisière père-fils sur les traces d’Ulysse.