L'auteur français David Foenkinos (La délicatesse, Charlotte) aime brouiller les pistes et changer de registre. Son nouveau livre, Deux soeurs, est un roman à l'humour noir qui raconte un chagrin d'amour qui vire mal. Très mal. Entretien avec un auteur à succès qui ne se repose pas sur ses lauriers.

JOSÉE LAPOINTE LA PRESSE

Vos deux plus récents romans, Vers la beauté et Deux soeurs, sont assez sombres. Est-ce que vous allez bien?

C'est vrai qu'on peut se poser cette question, mais je crois qu'on peut écrire des livres noirs quand on va bien et des livres gais quand on ne va pas bien. Disons que lorsque j'ai écrit Vers la beauté, je traversais une période plus difficile. Deux soeurs est un livre noir, mais j'avais surtout envie de m'essayer au thriller psychologique. Je trouve ça excitant, même si le sujet est douloureux et violent, de suivre les comportements de plus en plus incertains de Mathilde. De se demander jusqu'où elle va aller. Malgré la noirceur, il y a quelque chose de réjouissant.

C'est vrai qu'il y a une intrigue.

J'ai pensé quelque chose d'assez haletant. Que le livre se lise assez rapidement, que les chapitres soient courts, qu'on suive l'activité de cette femme. L'idée est que, pour surmonter cette souffrance, elle doit absolument changer de personnalité.

Dans le fond, c'est l'histoire d'un dérapage?

On peut dire. Il y a vraiment deux parties. Dans la première, plus classique, je parle d'une rupture amoureuse extrême, d'une dévastation. La raison d'être de cette femme n'existe plus, elle ne peut plus avancer. Ensuite, elle se retrouve chez sa soeur, qui vit exactement la vie qu'elle aurait dû avoir. C'est la partie qui m'excitait le plus: devoir faire face à ça au quotidien, à cette vie qu'on n'a pas.

Le livre s'intitule Deux soeurs, mais la deuxième soeur arrive à la moitié de l'histoire... Ça vous amuse?

J'adore cette idée d'un livre qui s'appelle Deux soeurs, et qu'on se dise: mais elle va arriver quand, la deuxième soeur? En même temps, c'est vraiment un livre sur un rapport entre deux soeurs. Comment une même éducation mène à des vies différentes.

La peine d'amour n'est pas un thème très nouveau. Comment aller ailleurs avec ce sujet?

Même si un thème est éculé, ça n'empêche pas qu'il soit intéressant. L'amour, l'amour qui finit mal, on pourra le raconter encore et encore et encore. Je voulais pousser sur ça le plus loin possible, sur cette zone de folie et de souffrance qui fait que le personnage doit se réinventer pour survivre. Elle devient violente parce que la vie l'a violentée. C'est une histoire qui aurait pu se passer à n'importe quelle époque.

C'est à la fois banal et tragique... comme toutes les histoires?

Totalement. Pour elle, c'est la fin du monde. Mais c'est vrai que c'est banal, triste et tragique. Quand j'ai écrit La délicatesse, je voulais faire une histoire banale, triste et comique... c'est comme si j'avais fait la version noire de La délicatesse.

Mathilde fait manifestement une dépression. Dans Vers la beauté, le personnage d'Antoine n'allait pas bien non plus. C'est un moteur dramatique pour vous?

En tout cas, les gens qui sont propulsés dans des phases de vie où ils n'arrivent pas à agir sur les événements, qui ont une soumission à ce qu'ils vivent, oui. Mais le véritable moteur est comment ils vont pouvoir échapper à cette difficulté. Finalement, mes livres racontent tous la même histoire, qui est à un moment une brisure et une reconstruction.

Vers la beauté parlait d'un viol, mais a été écrit un peu avant le mouvement #moiaussi. Comme si vous aviez anticipé l'air du temps.

Je n'aurais jamais pu écrire ce livre après ce qui s'est passé. J'aurais eu le sentiment d'écrire sur le viol au moment où tout le monde en parlait et ça m'aurait gêné. Je crois que les choses sont dans l'air du temps avant d'apparaître. La violence faite aux femmes, la pression quotidienne sur la féminité, j'entendais suffisamment les témoignages d'amies, je le ressentais très fortement.

Qu'est-ce que Deux soeurs dit de notre époque?

Notre époque fait beaucoup de jalousie. Avec les réseaux sociaux, on voit toujours le bonheur des autres. Ça nous rend dingues et aigris, et c'est comme si ça s'était transposé dans la vie quotidienne. C'est ça que je trouve contemporain: la violence de ne pas supporter le bonheur des autres. D'ailleurs, je cite cette expression de Flaubert dans le livre, la «curiosité douloureuse». Et cette phrase me paraît incroyablement contemporaine.

À quoi ressemblera votre année 2019?

L'adaptation du Mystère Henri Pick vient de sortir en France. Je suis très heureux du film et il marche très bien. Il devrait arriver au Québec en juin. J'ai été très présent ces derniers temps et j'aimerais bien disparaître un peu, même si chaque fois que je dis ça, mon éditeur... Sinon nous sommes en train d'écrire notre prochain film avec mon frère.

Donc pas d'écriture de roman de prévue?

Non, et c'est très bien.

Deux soeurs est votre 16e livre et encore une fois il est bien reçu. Ça vous surprend?

Je suis toujours un peu surpris de l'accueil. Il a même été numéro un des ventes à la deuxième semaine, il a dépassé Houellebecq, c'est plutôt marrant! Je fais mon maximum, je suis obsédé par le travail, je mets beaucoup d'énergie pour chaque livre. Je travaille pour être surprenant, pour explorer de nouvelles façons d'aborder les histoires. Ce livre peut dérouter, mais je veux juste être honnête avec mon désir de changer.

Deux soeurs. David Foenkinos. Gallimard. 173 pages.

PHOTO FOURNIE PAR GALLIMARD

Deux soeurs, de David Foenkinos