Webster, nom de plume d'Aly Ndiaye, publie cette semaine Le grain de sable, portrait du premier esclave noir en Nouvelle-France, Olivier Le Jeune. Le rappeur de Limoilou, qui a été mêlé à la controverse sur SLĀV, veut faire connaître l'histoire de l'esclavage et des Noirs de ce côté de la frontière. La Presse s'est entretenue avec lui.

MATHIEU PERREAULT LA PRESSE

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Mon projet est de faire l'histoire des Afrodescendants et des esclaves au Canada et au Québec. J'ai appris l'histoire d'Olivier Le Jeune avec le livre de Marcel Trudel [Deux siècles d'esclavage au Québec], dans la vingtaine. Ces histoires n'étaient pas enseignées à l'école et à l'université.

Vous citez trois livres sur l'esclavage, dont aucun n'a été écrit par un Afrodescendant. S'agit-il d'appropriation culturelle, comme pour SLĀV ?

Le concept d'appropriation culturelle s'applique à la création artistique, pas aux travaux universitaires.

Que penser du fait que le premier esclave en Nouvelle-France y a été amené par un Écossais à la solde du roi d'Angleterre lors de la capitulation de Québec en 1629 ?

L'esclavage a duré 170 ans au Canada, dont 130 sous la Nouvelle-France.

Quelle influence a eue sur l'esclavage en Nouvelle-France la tradition autochtone de la guerre de capture où, lorsqu'on prenait des ennemis, ou bien on les amalgamait à son groupe, ou bien on les réduisait à l'esclavage ?

L'esclavage a été important pour les relations diplomatiques des Français avec les autochtones. On s'en servait dans les négociations. Une délégation de Sioux venue à Montréal a eu la surprise d'y retrouver des esclaves sioux. Les deux tiers des esclaves en Nouvelle-France étaient autochtones.

Des esclaves noirs ont-ils été vendus ou échangés à des autochtones ?

Je ne sais pas si c'est le cas en Nouvelle-France, mais aux États-Unis, oui.

Vous évoquez le baptême d'Olivier Le Jeune par son professeur jésuite. Comment voyez-vous cet épisode ?

On n'a aucune idée de son nom en malgache. Donner un nouveau nom à un esclave faisait partie du processus de déracinement de l'esclavage, de la négation de l'identité de l'esclave. [Le nom d'Olivier Le Jeune lui a été donné en hommage au commis général de Québec Olivier Letardif et au jésuite Paul Le Jeune.] Je n'ai aucune idée de l'importance de la foi pour Olivier Le Jeune.

L'un des seuls autres épisodes connus de sa vie est sa condamnation pour médisance, alors qu'il voulait dénoncer un espion anglais.

Il voulait bien faire et s'est fait punir.

Y voyez-vous un écho contemporain ?

Je n'ai vraiment pas voulu faire de parallèle entre notre époque et la Nouvelle-France.

Est-il possible qu'il ait eu des enfants ?

C'était avant l'arrivée des Filles du Roy, donc probablement pas avec une Française. Mais peut-être avec des autochtones. J'y fais référence.

Est-il possible qu'on en apprenne plus sur Olivier Le Jeune en dépouillant les archives britanniques ?

Il y a peut-être d'autres documents à Dieppe dans les archives de la famille Kirke, mais beaucoup de documents ont été endommagés durant la Seconde Guerre mondiale.

Quel est votre prochain projet ?

À partir du 10 avril au Musée national des beaux-arts, j'ai une exposition, Fugitifs, à partir de dix avis de recherche d'esclaves fugitifs publiés dans La Gazette de Québec et La Gazette de Montréal au XVIIIe siècle. En partant de ces descriptions, neuf illustrateurs et illustratrices ont fait leurs portraits. À l'époque, il y avait peu d'esclaves noirs au Canada, alors ils ne pouvaient pas prendre les armes pour protester contre l'esclavage. Pour eux, la seule solution était la fuite.

La vie d'Olivier Le Jeune

• Vers 1620 : Naissance à Madagascar

• 1629 : Arrivée à Québec, au moment de la capitulation, avec le commandant écossais David Kirke, qui le vend à un commerçant français, Olivier Le Baillif

• 1632 : Québec redevient français ; Le Baillif donne son esclave au colon Guillaume Couillard

• 1633 : Baptême

• 1638 : Condamnation pour calomnie

• 1654 : Mort

Source : Le grain de sable