(Paris) Hasard planifié ? La sortie de La fille de Vercingétorix coïncide avec celle du Roman des Goscinny, bande dessinée de Catel consacrée au cocréateur d’Astérix, René Goscinny. Sa fille Anne, rencontrée à Paris, en profite pour nous parler de ce père disparu trop tôt, dont elle gère aujourd’hui le patrimoine.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Astérix ? C’est lui. Le petit Nicolas ? C’est lui aussi. Lucky Luke ? Iznogoud ? Les Dingodossiers ? Encore lui. Il travaillait toujours en tandem, certes. Mais pas besoin d’un doctorat pour savoir que sans René Goscinny, ces œuvres n’auraient pas eu le même impact. 

Le monde de la littérature jeunesse ne s’est d’ailleurs jamais remis de sa mort, en 1977, d’un infarctus pendant un test d’effort chez son cardiologue. Sa fille Anne encore moins. 

Quand on la rencontre dans un café parisien, pour parler du roman graphique que lui consacre la bédéiste Catel (et dans lequel elle joue un rôle central), l’héritière ne cache pas que son deuil n’a jamais été fait.

Anne Goscinny : Le roman des Goscinny est un livre auquel je tiens particulièrement parce que c’est la première fois que mon père est raconté avec l’art qui l’a rendu célèbre. Il y a eu plein de biographies avant, mais celle-ci en est une dont l’origine n’est pas artificielle. Elle ne vient pas de la demande d’un éditeur, mais d’une rencontre entre Catel et moi. Il a vraiment fallu que j’aie confiance en elle pour lui ouvrir mes archives, ce que je n’avais jamais fait à ce point.

Q : Vous aviez 9 ans quand votre père est mort. Que saviez-vous de lui, de son travail au moment de sa disparition ?

Je savais que c’était une superstar parce qu’il passait beaucoup à la télé, à la radio. On le reconnaissait dans la rue. Avec mes copains, quand on faisait des anniversaires et qu’il venait me chercher, il y avait une émeute. Je n’avais rien lu de lui, mais j’avais bien compris…

Q : Vous ne saviez donc pas pourquoi il était une vedette ?

J’avais entendu parler d’Astérix, mais bizarrement, à la maison, ce n’était pas du tout un sujet central. Ce n’était pas exposé. Tout était consigné et enfermé dans la bibliothèque de son bureau. C’était la première édition, c’était très précieux.

Q : Comment expliquer qu’il n’ait pas partagé cela avec vous ?

PHOTO FOURNIE PAR ANNE GOSCINNY 

René Goscinny et sa fille Anne

J’avais 9 ans, maximum. Il était né en 1926. Il n’était pas du tout de la génération des pères copains. C’était un père traditionnel. Il y avait plus de pudeur. C’était une relation classique avec un Œdipe tout à fait classique, avec une crainte de l’autorité classique. Assez banale, en fait. En plus, je ne crois pas qu’il n’ait jamais considéré son œuvre comme une œuvre pour enfants. C’est là, le grand malentendu.

Q : Quand avez-vous pris conscience de l’importance de son travail ?

C’est une conscience qui est venue progressivement. Astérix, je l’ai découvert quelques mois après sa mort à la faveur d’un voyage en Israël. On était chez des copains et le seul livre en français qu’il y avait, c’était des Astérix. J’étais la seule enfant, donc j’ai lu Astérix… Iznogoud et les Dingodossiers, je les ai découverts plus tard. Très vite, j’ai compris que pour entendre sa voix, il fallait que je tourne les pages de ses livres.

Q : À 25 ans, vous vous êtes retrouvée héritière de son patrimoine. Vous avez vendu vos parts à Hachette, mais vous restez la dépositaire du droit moral dévolu à l’œuvre. C’est un poids ?

Le poids réel de cette histoire, c’est d’abord sa mort à lui. Puis la mort de ma mère à 25 ans. J’ai assumé. Quand on me dit « de quoi vous vous plaignez, vous êtes née avec une cuillère en argent dans la bouche », je réponds que pour être héritier, il faut être orphelin, et moi, je donnerais tout ce que j’ai pour aller boire un coup avec mes parents.

Q : Ça implique quoi, concrètement, d’être la « dépositaire du droit moral » ?

Ça implique une vigilance de tous les instants. Ça implique un savoir-faire, ça implique une connaissance immense de son œuvre. Quand, par exemple, il y a une adaptation de film, il m’appartient de relire le scénario, de dire : « ça, je ne veux pas de ça, parce que ça ne correspond pas au registre dans lequel il a placé son œuvre… »

IMAGE FOURNIE PAR GRASSET

Le roman des Goscinny, de Catel

Q : Que pensez-vous de l’empire commercial qu’est devenu Astérix ?

C’est le jeu de la promotion, de la célébrité. Ça ne me pose pas de problème tant que ça ne fait pas de tort à l’œuvre. Que ça n’est pas en contradiction avec l’œuvre. L’œuvre reste l’œuvre. Par contre, si demain Marine Le Pen met Astérix sur ses affiches, je prendrais les armes immédiatement. On ne veut pas qu’Astérix soit politisé. Il ne sert pas de cause. Il fait rire.

Q : Quand une chaîne de supermarchés utilise l’image d’Astérix, elle doit vous en informer ?

Bien sûr. Je suis informée et consultée. Mais à partir du moment où ça ne contrevient pas à l’œuvre, je ne vais pas me plaindre d’une visibilité pour la mémoire de mon père. À ce moment-là, il faut aussi interdire les t-shirts, les pots de moutarde, les casquettes… Danger de surexposition ? Je crois qu’Astérix ne peut que s’en réjouir. Après tout, quand on crée un personnage, on n’a qu’une envie, c’est qu’il soit surexposé.

Q : Vous écrivez aussi. Sept romans, quatre albums de Lucrèce en collaboration avec Catel… Jusqu’à quel point avez-vous l’impression de travailler dans l’ombre de votre père ?

Ça n’a rien d’un poids. Ça implique un degré d’exigence permanent. Sans répit. Quand je sors un roman ou mes Lucrèce, la première question que je me pose, c’est : est-ce que le fait que mon nom soit sur ces livres fait du tort au nom de mon père ? Si la réponse est oui, je m’abstiens.

Q : Le roman des Goscinny commence avec une scène forte. À l’âge de 18 ans, vous allez voir le cardiologue de votre père en feignant d’avoir un revolver dans la poche. Vous l’accusez de l’avoir tué et demandez réparation… Ce règlement de comptes vous a-t-il apaisée ?

Ça ne m’a pas apaisée et je ne suis pas apaisable. Je crois qu’il y a un problème si l’enfant de 9 ans qui perd son père si brutalement, sans y être jamais préparé, se dit apaisé 42 ans plus tard. On peut digérer, on peut vivre avec. Mais apaisée, je ne crois pas. Pas moi…