Dix ans ont passé depuis la mort tragique, le 24 septembre 2009, de Nelly Arcan. Le temps a atténué le choc, mais pour celles et ceux qui admiraient son travail, cette perte est encore sensible, ravivant un sentiment d’inachevé. C’est cependant une joie d’entendre Karine Rosso, l’une des membres fondatrices de la librairie féministe L’Euguélionne, me confirmer que toutes les semaines, quelqu’un – mais le plus souvent quelqu’une – vient acheter un de ses livres.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Toutes les semaines.

Des choses importantes sont arrivées depuis 10 ans. Les mouvements #AgressionNonDenoncee, #metoo, l’affaire Weinstein, la remise en question des genres, la diversité corporelle, une nouvelle vague féministe portée par une nouvelle génération et… une véritable consécration de l’œuvre de Nelly Arcan, dont le premier titre, Putain, paru en 2001 dans un contexte très différent, date d’il y a presque 20 ans. Tous les professeurs de littérature vous le diront : elle est devenue une icône chez les étudiantes.

Si seulement elle avait pu voir ça.

J’ai beaucoup écrit sur Nelly Arcan et pour les 10 ans de sa mort, je n’avais pas envie d’être seule. Envie d’être entre filles qui l’aiment pour jaser de son héritage. Avec la journaliste et autrice Claudia Larochelle, qui a été l’amie d’Arcan. Après sa mort, elle s’est promis de perpétuer sa mémoire, notamment avec le livre collectif Je veux une maison faite de sorties de secours. Elle vient de créer le spectacle Nelly & Sylvia, qui fait dialoguer Nelly Arcan et Sylvia Plath, présenté prochainement au Festival international de la littérature. La jeune écrivaine Marie Darsigny, qui lui a rendu hommage (ainsi qu’à plusieurs autres figures féminines « maudites ») dans un roman éclaté, avec beaucoup de chien, intitulé Trente. Enfin, la professeure Karine Rosso, qui a consacré six ans de sa vie à une thèse sur Arcan et qui vient de faire paraître Mon ennemie Nelly, dans lequel la narratrice s’approche dangereusement du gouffre en écrivant une thèse sur elle.

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La journaliste et autrice Claudia Larochelle, l’écrivaine Marie Darsigny et la professeure Karine Rosso

Nous constatons ensemble la solitude dans laquelle Nelly Arcan évoluait comme écrivaine au début des années 2000. Au Québec, le terme « autofiction », dont elle a été la plus célèbre représentante, commençait à peine à apparaître. « Il y avait à ce moment-là des étoiles montantes qui ont malheureusement cessé d’écrire, comme Marie-Sissi Labrèche », rappelle Claudia Larochelle, qui croit que le discours d’Arcan passerait mieux aujourd’hui. « Des choses ont changé. Je me souviens de ce que je vivais, ne serait-ce que comme journaliste. J’ai vécu du harcèlement au travail, j’aurais pu faire #metoo, mais c’était une époque où tu fermais ta gueule, tu continuais, tu ravalais tes larmes et tu les gardais pour plus tard avec une bouteille de vin. »

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Claudia Larochelle a été l’amie de Nelly Arcan.

Nelly se battait à ce moment-là avec des trucs très lourds et ce qu’elle écrivait était extrêmement confrontant.

Claudia Larochelle

« Effectivement, la parole des femmes n’était pas la même au début des années 2000, note Karine Rosso. Elles prennent beaucoup plus la parole aujourd’hui. Nelly avait une espèce d’acuité, un regard vraiment sociologique. C’était une philosophe. Elle se faisait un devoir de dénoncer les injustices, les rapports de pouvoir, dans ses chroniques et ses livres. On a fait d’elle une victime, mais ce n’est pas du tout le rôle qu’elle prenait. Elle essayait de révéler ce que la société essayait de cacher, de camoufler. Son œuvre sert vraiment de révélateur, et c’est pour ça qu’elle est avant-gardiste, c’est-à-dire qu’elle révèle avant l’heure, elle annonce ce qui va venir. J’aurais aimé l’entendre sur des phénomènes comme Tinder ou Instagram, la mise en scène du corps. On a vraiment perdu une voix et moi, elle me manque encore. »

Mais cette voix résonne toujours, peut-être même plus qu’avant, nous dit Marie Darsigny, la plus jeune du groupe. « Son statut d’icône, je l’ai vécu à l’université. J’ai l’impression que ce n’était pas tant cool d’étudier la littérature au début des années 2000, alors que maintenant, il y a tellement de jeunes qui veulent l’étudier et devenir écrivains. Ils peuvent embarquer dans l’œuvre de Nelly encore plus. J’ai vu aussi des choses un peu tristes, des filles qui avaient l’impression de ne pas avoir vécu assez de choses pour écrire, qui voulaient se mettre dans des situations dangereuses, alors que ce n’est pas nécessaire. Je ne pense pas que Nelly se plaçait dans des situations pour écrire, elle vivait ça et transformait ça pour en faire une œuvre. Pour savoir quoi faire avec ça. »

Avant et après

Il y en a encore, c’est sûr, qui croient que son suicide a fait sa consécration. L’idée est certes incontournable – la destinée tragique fait partie du mythe de Nelligan (le nom de plume de Nelly y fait référence, d’ailleurs) et de Hubert Aquin aussi. Mais cela nuit, en fait, à la réception de son œuvre puissante.

« J’ai vraiment vu un avant et un après dans le respect qu’on lui porte », dit Claudia Larochelle, sur un ton amer, en confiant qu’elle tente encore aujourd’hui de comprendre le geste autodestructeur de son amie. J’ai écrit sur ces moments où elle a été victime d’intimidation dans ma propre maison, par des invités à une fête. Quand elle est morte, on dirait que tout le monde ravalait son venin et s’est mis à l’encenser. »

« Cette année-là, je travaillais au salon du livre et l’atmosphère était vraiment weird, se souvient Marie Darsigny. 

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Marie Darsigny a rendu hommage à Nelly Arcan dans son roman intitulé Trente.

J’en avais parlé à ma psy, de ça, du suicide de Nelly. Elle m’avait répondu : "Si tu savais, aujourd’hui, toutes mes clientes m’en ont parlé."

Marie Darsigny 

Nous avons tout à coup la gorge serrée. Et je pense à cette phrase d’Arcan dans le roman Folle : « Personne ne peut s’en prendre à une morte, parce que les morts coupent le souffle, devant eux on marche sur des œufs. » Un motton que Karine vient heureusement dénouer. « Elle était quand même publiée au Seuil, a été en lice pour le prix Médicis, elle n’avait pas besoin de mourir pour que son œuvre soit célébrée, juste aux yeux de certains, peut-être. On a relu son œuvre et découvert un peu l’ampleur de sa parole. Mais même encore aujourd’hui, il y a un certain stigma qui entoure l’autofiction, écrite par des femmes surtout, parce que celle des hommes a un tout autre rapport médiatique. Elle doit toujours se défendre d’être de la vraie littérature. Il y avait dans son œuvre une quête de sens, un regard sur la société, la course à la performance, le rapport aux faux-semblants, tout ça, elle l’annonçait, en disant qu’il reste un vide intérieur incroyable à combler, mais ça aussi, c’est passé sous silence, sous prétexte que c’était de l’autofiction. »

Pourquoi pas un recueil ?

Nous serions curieuses de savoir comment l’écriture de Nelly Arcan aurait évolué, d’autant plus qu’après Putain et Folle, elle délaissait l’autofiction pour la fiction et même le roman d’anticipation avec À ciel ouvert et Paradis clef en main. Nous convenons que notre roman préféré de Nelly Arcan est Folle. Et qu’on aimait beaucoup ses chroniques dans le Ici et La Presse, qui devraient être réunies un jour dans un recueil. Marie Darsigny explique qu’elle a surtout été touchée par le thème de la dépression dans les romans d’Arcan, qu’elle trouve plutôt hétéronormatifs. « Je suis contente qu’on le souligne, dit Karine Rosso. Parce que, effectivement, on est dans ce paradigme très hétéro, très blanc, une dualité très accentuée entre les hommes et les femmes. » 

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Karine Rosso vient de faire paraître Mon ennemie Nelly.

Je trouve qu’elle a un discours essentialiste parfois, mais en même temps, ses livres montrent vraiment la construction du genre, on voit comment la parole de l’autre, la parole de l’homme, est intégrée par les femmes, par toutes sortes de procédés. Elle montre vraiment comment elle a été sculptée par le discours social.

Karine Rosso

« Non seulement elle l’écrit, mais elle l’incarnait aussi dans ce qu’elle montrait d’elle, poursuit Claudia Larochelle. Elle était dans son piège, finalement, qui se refermait sur elle chaque fois un peu plus jusqu’à complètement l’empêcher de respirer. »

Nous nous quittons en étant rassurées sur une chose : Nelly Arcan n’est plus seule, elle a aujourd’hui une véritable descendance littéraire et une armée de lectrices qui marchent dans un sentier qu’elle a défriché avant tout le monde.