Antonine Maillet nous invite à entrer chez elle, mais juste avant de franchir le seuil, elle nous arrête. Elle nous intime alors d’entrer le pied gauche en premier, puis de faire un vœu… et nous promet qu’il se réalisera !

Sophie Ouimet Sophie Ouimet
La Presse

Après avoir fait le souhait demandé – sans en révéler la teneur, bien sûr –, nous entrons dans son lumineux condo du centre-ville, dont le salon aux hauts plafonds est dominé par un grand piano noir. Au milieu de cette pièce majestueuse, la grande dame n’en paraît que plus menue. Mais il ne faut pas se fier aux apparences, car bien que la romancière acadienne fête ses 90 ans vendredi prochain, elle a encore beaucoup de choses à raconter.

« Je veux écrire jusqu’à 100 ans, si je les vis », lance-t-elle, bien installée dans son fauteuil rouge. Elle a plusieurs projets en cours, en plus de son autobiographie qui sort ces jours-ci pour souligner son entrée dans la dernière décennie à deux chiffres.

Changement d’atmosphère

Pourquoi écrire sur sa vie maintenant ? Parce que pour la première fois de son existence, elle a l’impression que le temps l’a rattrapée, un peu. « Mon personnage principal, c’est le temps. Le temps qui passe », souligne-t-elle de sa voix chantante.

En effet, il est présent dans chacune des pages, sans qu’on puisse lui échapper… jusqu’au titre : Clin d’œil au Temps qui passe.

Avant d’écrire sur le temps, celui-ci lui faisait déjà sentir sa présence depuis un petit moment. Plus précisément depuis six ans, quand elle a quitté la maison d’Outremont où elle a vécu pendant 40 années, sur l’avenue qui porte son nom – ça ne s’invente pas ! Et c’est en déménageant de son sanctuaire outremontais vers son nouveau condo qu’elle a senti un changement s’opérer.

« Jusqu’à ce que je quitte ma maison, c’est comme si je n’avais pas d’âge. J’étais dans ma période de créativité forte, c’était un temps stable. Je n’avais même pas pensé que je pouvais vieillir ! »

« Et quand j’ai décidé de venir ici, j’ai senti que je changeais ; pas de vie, pas de carrière, mais d’atmosphère. Donc je peux dire qu’à ce moment-là, le temps a pris de l’importance. »

IMAGE FOURNIE PAR LEMÉAC

Clin d'œil au Temps qui passe, d'Antonine Maillet

Pendant toutes ces années où elle a vécu avenue Antonine-Maillet, ses personnages ont envahi le grenier où elle écrivait – qu’elle préfère d’ailleurs appeler « attique », car c’était d’abord un mot français que les anglophones se sont approprié, tient-elle à préciser.

Mais après son déménagement, elle a réalisé que les Radi et autres Horace ne l’avaient peut-être pas suivie dans son nouveau logis… « Quand je suis arrivée ici, je cherchais mes personnages partout. Parce que dans mon grenier, il y avait des poutres, et je voyais tous mes personnages sur les poutres qui dansaient, qui sautaient, qui se parlaient, qui étaient avec moi. Ce n’est pas pour rien que j’ai eu beaucoup de difficulté à écrire ici au début. »

Elle a passé deux ans sans créer. Puis, tranquillement, les idées et l’inspiration sont revenues, dans un nouveau souffle qui ne semble pas vouloir ralentir.

Une vie en trois temps

Retour 90 ans en arrière. Née en 1929 à Bouctouche, au Nouveau-Brunswick, « Tonine » est la huitième de neuf enfants. Elle grandit dans un milieu modeste, mais au sein d’une fratrie heureuse. « Ma famille était faite pour moi, on dirait qu’elle m’était prédestinée », affirme-t-elle encore aujourd’hui.

Puisque ses parents avaient tous deux été instituteurs – avant que son père doive abandonner sa carrière pour devenir gérant du magasin général Irving –, la culture a toujours été importante chez les Maillet. Grande curieuse, Antonine écoutait ses frères et sœurs plus vieux réciter leurs leçons et en tirait parfois des conclusions erronées bien malgré elle.

« C’était une coutume dans la famille : le soir, ils étudiaient tout haut autour de la table. Quand ils ont parlé de la racine carrée, moi, le lendemain, je cherchais une racine qui était carrée, en dessous d’un arbre ! »

Elle perdra ses parents trop tôt : quand Antonine n’avait que 14 ans, sa mère s’est éteinte d’un cancer généralisé détecté seulement à l’autopsie, alors que son père a été emporté par le parkinson 10 ans plus tard.

Le mitan de sa vie a passé en un éclair, occupé notamment par une thèse sur Rabelais, l’enseignement à l’université, des voyages de l’autre côté de l’Atlantique et, bien sûr, la Sagouine, son personnage phare incarné par Viola Léger pendant plus de 40 ans. Ironiquement, c’est une simple laveuse de planchers qui lui a permis de se payer sa maison d’Outremont, remarque l’auteure. Une ironie qui ne lui échappe pas puisque, depuis toujours, elle a fait résonner la voix des moins nantis – et celle de l’Acadie.

Aujourd’hui, maintes fois primée, honorée et décorée – en plus du Goncourt, elle a reçu 31 doctorats honorifiques ! –, Antonine Maillet pourrait décider de se reposer. Mais elle n’en a aucunement l’intention. « Parce que je m’ennuie de l’écriture quand je n’écris pas, explique-t-elle. C’est ce qui m’a le plus fait souffrir ici, quand je ne trouvais plus mon fil conducteur. » Maintenant que son imaginaire lui a été rendu, la voilà repartie pour une autre décennie… qui devrait passer en un clin d’œil.

Clin d’œil au Temps qui passe. Antonine Maillet. Leméac Éditeur. 176 pages. En librairie mercredi.