L’évasion d’Arthur ou la commune d’Hochelaga, c’est le portrait affectueux d’un quartier dur, dans une langue qui ne trahit pas sa gouaille légendaire. Et après ce premier roman, Simon Leduc se demande finalement si ça ne prend pas un enfant pour rehausser un village, plutôt qu’un village pour élever un enfant.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Pendant des années, Simon Leduc a fait partie des groupes punk Suck la marde et La descente du coude, et comme bien des punks, il a plutôt l’air d’un gars de bonne famille. Il vient de la Rive-Sud, mais a longtemps habité dans Hochelaga (et pas le HOMA des branchés), là où sont nés ses deux enfants, avant qu’il bifurque vers la littérature et devienne prof au cégep. « Ce qui m’a mené à la littérature, c’est vraiment le monde punk avec les fanzines, en écrivant des chansons, dit celui que l’on rencontre à l’Atomic Café de la rue Ontario. De voir des groupes qui faisaient des tounes de 1 minute et qui avaient 15 minutes de choses à dire entre les tounes. Les spectacles étaient souvent broche à foin, mais tu voyais qu’il y avait une intention de rassembler les gens. »

Tout ce magma a inspiré l’artiste pour son premier roman, dont l’univers est aussi broche à foin, mais l’écriture et la structure, extrêmement travaillées.

On y suit Arthur, garçon de 10 ans à l’imagination débordante, déchiré entre sa mère, ex-travailleuse sociale tentée par la normalité, et un père irresponsable qui espère la révolution au sein d’une commune créée dans une école désaffectée. Arthur est tyrannisé par les RJ — trois bums au discours plus que truculent — et n’arrête pas de faire des fugues, jusqu’à ce qu’il devienne ami avec Choukri, un géant mentalement abîmé et désinstitutionnalisé, accueilli par cette commune formée de survivants. En gros, c’est le bordel, mais on se serre les coudes. Et ça va barder.

Système D

La débrouillardise propre aux milieux difficiles est précisément ce qui a fasciné Simon Leduc. Il raconte que dès qu’il s’est installé dans son premier appartement à Hochelaga, il a été reçu par un gros bonhomme qui fumait dans son char et qui lui a tendu un chat, en plus de lui « offrir du stock ».

À un autre moment, c’est un enfant qui est venu cogner à sa porte lui demander des outils pour réparer tout seul son vélo. « Ce que j’aime de cet endroit-là, c’est que c’est pas lisse. Les gens utilisent les moyens qu’ils ont, et ne sont pas gênés d’être qui ils sont. Ils sont étranges, parfois intimidants, mais ils ont le cœur à la bonne place. J’avais envie de rendre hommage à ce quartier. On a l’impression que pour aider des gens dans la misère, il faudrait les sortir de leur milieu pour leur montrer autre chose. Ce que je trouvais intéressant était de penser comment les gens peuvent utiliser leurs propres outils pour s’élever et grandir avec leur quartier. J’en ai eu plein d’exemples en vivant ici. »

Une aventure collective rabelaisienne

Le roman a quelque chose de rabelaisien. Dans la langue, bien sûr, mais aussi dans le ton, drôle à l’os. Tout le monde y passe, les habitants poqués, les révolutionnaires et leurs comités, la police, mais sans aucun manichéisme. On sent que Simon Leduc a bien connu non seulement Hochelaga, mais aussi les milieux militants. Et tout ce monde-là a soif d’autre chose, on le sent dans le roman, comme on le sent dans l’air qu’on respire.

« Pour avoir participé à plusieurs groupes militants, je sais qu’à un moment donné, le sérieux prend vraiment trop de place et je pense que l’humour permet une distance, explique-t-il. Dans mon livre, les radicaux finissent par être dépassés, le policier qui fait de l’écoute se rend compte que plus personne ne se cache pour parler de barricades, et les anarchistes se font remettre à leur place par le monde du quartier. Je pense que c’est ce qui se passe dans les expériences révolutionnaires ou collectives ; à un certain point, les militants les plus purs perdent complètement le contrôle et ça n’appartient plus à personne. »

« Je suis dans un imaginaire très optimiste, je vois toujours le beau côté des choses. Cette commune aurait toutes les raisons de foirer et, pourtant, j’ai le goût que ça marche. Ce que je voulais essayer de faire aussi, c’est de montrer que ce n’est pas si effrayant que ça. »

L’auteur, qui s’installe avec joie dans la constellation des François Blais, Christophe Bernard, Hervé Bouchard, William S. Messier ou Kevin Lambert, a multiplié les pistes et les personnages dans ce premier roman foisonnant — ça nous prend quelques chapitres pour comprendre dans quel bourbier spectaculaire on a mis les pieds — mais cohérent et irrésistible. « Si je me lève de ma table de travail en me disant que c’était plate, ça va mal, résume-t-il. C’est pour ça que d’un chapitre à l’autre, ce sont des gens différents qui parlent. C’est un moyen de garder ça vivant. »

Nous ne sommes pas dans un énième roman souffreteux sur la misère du pauvre monde, même si ce monde-là en arrache. Par exemple, les kids de ce Hochelag imaginaire se lancent dans la vente de pilules trouvées dans la pharmacie de leurs parents, ce qui en dit long, autant sur leurs problèmes que sur leur ingéniosité.

« Dans le fond, ce livre-là, note l’auteur, c’est le contraire du proverbe qui dit que ça prend un village pour élever un enfant. Ce sont les enfants ici qui élèvent le village à la hauteur de ses ambitions. Je trouvais le fun de pouvoir leur donner la belle place dans ce livre, et la plus belle chose qui peut arriver, c’est de voir les enfants essayer quelque chose, qu’ils se donnent les moyens de réaliser leurs rêves. »

IMAGE FOURNIE PAR LE QUARTANIER

L’évasion d’Arthur ou la commune d’Hochelaga, de Simon Leduc

L’évasion d’Arthur ou la commune d’Hochelaga

Simon Leduc

Le Quartanier

337 pages