Yara El-Ghadban recevra demain le Prix de la diversité au festival Metropolis bleu, pour son roman Je suis Ariel Sharon, paru l’automne dernier. Anthropologue de formation, cette Montréalaise d’origine palestinienne, arrivée ici à l’âge de 13 ans, a tout laissé tomber pour se consacrer à la littérature, comme auteure, traductrice et essayiste. « La meilleure décision de ma vie ! », affirme-t-elle.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Que signifie pour toi ce prix remis par Metropolis bleu ?

D’abord, c’est une belle surprise, je ne m’y attendais pas. Et c’est un festival que j’aime beaucoup. C’est la première reconnaissance pour mon travail d’auteure. J’avais déjà eu un prix du Conseil des arts du Canada, mais c’était plus pour mon implication générale dans la littérature. Mais quand c’est pour ton roman, c’est très touchant.

Tu nous as raconté un jour avoir tout laissé tomber pour te consacrer à la littérature… Pourquoi ?

J’ai toujours écrit, mais j’étais à cheval entre ça et une carrière universitaire. Cette décision date des Rencontres québécoises en Haïti en 2013. J’avais écrit un premier roman, L’ombre de l’olivier, en 2011, mais je n’arrivais pas à écrire le deuxième parce que j’enseignais. J’étais tellement émue par cette expérience en Haïti que, dans un autobus, j’ai dit à mon éditeur, Rodney Saint-Éloi : « Je vais abandonner l’université. C’est une promesse, je vais me consacrer à la littérature. » Tout le monde pensait que j’étais folle, mais je ne regrette rien, je suis vraiment très heureuse. C’est la meilleure décision de ma vie !

Qu’est-ce que la littérature t’apporte que la carrière universitaire ne t’apportait pas ?

La liberté. J’avais une idée très idéalisée de l’université, mais j’ai été déçue parce que c’est une institution comme les autres, avec ses cadres. Et je n’ai jamais aimé être circonscrite. Ce que la littérature permet, c’est l’absence de frontières, de limites. Ça te pousse toujours à prendre des risques et à te mettre en danger. En fait, la seule limite, c’est ta propre audace.

La langue française n’est pas ta langue maternelle. Pourtant, tu écris en français.

Oui, c’est ma troisième langue ! Je l’ai apprise sur le tard, à 13 ans. J’aurais très bien pu choisir de faire carrière en anglais ou de poursuivre en littérature arabe, mais c’est une langue qui m’a séduite, que j’ai adoptée et qui m’a adoptée. C’est un peu ma déclaration d’indépendance !

Quels sont les auteurs qui t’ont donné envie d’écrire ?

Gabrielle Roy, l’une des plus grandes auteures, selon moi. Au Québec, Ducharme, Hébert, Aquin. La littérature haïtienne m’a beaucoup influencée, les littératures africaines aussi. J’ai grandi avec les classiques européens, et là, je découvre les auteurs contemporains du monde arabe. Mais un auteur qui m’a beaucoup marquée, mon mentor, c’est Mahmoud Darwich, l’un des plus grands poètes que la Palestine ait produits. C’est le Gaston Miron de la Palestine. Il a formulé un vœu, pour ma vie à moi : c’est celui de ne pas mépriser le devoir de l’espoir. Tu peux résister, lutter, être en colère, mais tu as aussi le devoir de cultiver l’espoir. C’était un grand poète de l’amour et, si j’ai été capable d’écrire un roman où je parle à Ariel Sharon, c’est grâce à lui.

Justement, comment est né ce roman sur Ariel Sharon, qui a été premier ministre d’Israël ?

Pour moi, les voix de femmes ont toujours été très importantes. C’est souvent les femmes qui détiennent la mémoire. Elles vivent dans le ventre de l’Histoire et racontent ce qu’on ne veut pas entendre. Comment m’identifier à quelqu’un comme Ariel Sharon, un homme, militaire, israélien, qui est associé à tout ce qui a fait souffrir les Palestiniens ? Mais je peux m’identifier à une femme comme sa mère ou son amoureuse. C’est à travers les femmes que j’ai pu lui parler, sans le trahir et sans me trahir. C’était la seule façon pour moi d’écrire ce roman.

Tu as aussi dirigé en 2014 un ouvrage collectif, Le Québec, la Charte, l’Autre, et après ? Est-ce que ça te décourage, des années plus tard, de voir les débats autour du projet de loi 21 ?

Évidemment. On se croirait le jour de la marmotte. Mais maintenant, je suis le débat à distance. Je pense qu’il y a un abcès à crever, que quelque chose n’a pas été résolu. Le problème avec ce qui se passe, c’est qu’on dirait que chaque fois, au lieu que le débat s’enrichisse, il dégringole et devient encore plus inquiétant, ce qui est décourageant pour tous. Moi, je ne porte pas le foulard, mais je connais plein de femmes qui le portent, et les voir réduites comme ça à leur foulard, et voir leur horizon limité, alors qu’elles ont tellement de choses à donner, je trouve que c’est vraiment du gaspillage pour la société. La seule façon dont je peux contribuer maintenant, c’est en écrivant. La littérature peut toujours proposer autre chose. Ce qui manque dans ce débat, c’est l’imagination.

Quels conseils donnerais-tu à notre société ?

Le Québec est tellement riche comme société, riche d’histoires. Si on ne niait pas l’histoire autochtone, on se rendrait compte qu’on n’est pas si jeune que ça, au fond. Il y a ici des peuples qui ont une histoire millénaire. Mais on n’apprend pas cette histoire-là à l’école. Il y a toutes les histoires que les immigrés apportent ici. L’histoire de la Palestine, c’est aussi l’histoire du Québec ! Le Québec est une société à la croisée de multiples histoires. Comment peut-on avoir peur de la disparition ? Les autochtones, malgré tout ce qu’on leur a fait, sont toujours là. Les francophones, malgré la colonisation anglophone et le fait qu’on vit dans une mer anglophone, sont toujours là. Moi, ce que m’apprend l’histoire ici, c’est qu’on est pas mal résilient ! Au contraire, on devrait être fier et entrer en contact avec les autres, sortir du monolinguisme, créer des relations intimes avec nos voisins, à travers la littérature, entre autres. La littérature permet de sortir de ce qu’on est.

Yara El-Ghadban recevra le Prix de la diversité demain à 15 h, à l’espace Godin de l’Hôtel 10.