Dans Une femme regarde les hommes regarder les femmes, Siri Hustvedt poursuit sa réflexion sur les relations entre le corps et l’esprit. De l’histoire de l’art à la pornographie en passant par la littérature et la psychiatrie, l’essayiste américaine réfléchit à la manière dont nos émotions influencent la façon dont nous appréhendons le monde.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Si on devait résumer grossièrement la thèse qui traverse ce recueil d’essais de Siri Hustvedt, on pourrait dire ceci : il faut en finir une fois pour toutes avec l’idée qu’il y a d’un côté la raison, de l’autre, les émotions, et que les deux sont dissociables. 

La division entre le corps et l’esprit – une idée qui remonte aux Grecs – nous a entraînés sur une fausse voie, affirme Siri Hustvedt, que nous avons jointe à son domicile de Brooklyn. 

L’essayiste rejette tout aussi vigoureusement la croyance qui associe la raison au masculin et l’émotion au féminin. « On a tendance à penser que l’esprit est associé à la culture, à l’intellect et à la masculinité, alors que le corps est associé à la nature, à l’émotion et à la féminité, avance-t-elle. Or, cette division n’existe pas. C’est une erreur fatale dans l’histoire de la pensée d’avoir relégué les femmes à l’extérieur de la vie intellectuelle. Cette conception du féminin a contribué à dénigrer les femmes. »

« Je ne crois pas que l’esprit est un système symbolique qui flotte, détaché de notre corps. Nous sommes plutôt des corps qui pensent. » — Siri Hustvedt

Une femme regarde les hommes… réunit un éventail de textes qui parlent aussi bien de l’analyse que Susan Sontag a faite de la pornographie et de l’obscénité que des ateliers d’écriture que donne Siri Hustvedt dans un institut psychiatrique new-yorkais. 

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Une femme regarde les hommes regarder les femmes, de Siri Hustvedt

Puisant aussi bien dans l’histoire des arts, de la littérature et de la philosophie que dans ses vastes connaissances de la psychiatrie et des neurosciences, Siri Hustvedt nous force à revoir nos schémas de pensée et nos a priori.

Citant des études sur la mémoire pour parler de notre rapport aux œuvres d’art, par exemple, elle observe que nos émotions déterminent ce qu’on en retiendra. « On se souviendra d’une œuvre qui a eu sur nous un impact émotif, observe-t-elle. Le reste, on l’oublie. C’est vrai même au niveau moléculaire. » 

L’essayiste rappelle la manière dont les hommes ont tenté d’intellectualiser le rapport aux œuvres, reléguant tout ce qui touchait au chaos des émotions à quelque chose de négligeable. « Or, écrit-elle, les sentiments sont cruciaux pour comprendre une œuvre d’art. Ce sont eux qui lui confèrent son sens. »

Des artistes invisibles

Réfléchissant à la place assignée aux femmes dans l’histoire de l’art – elles sont reléguées au rôle de muse ou de modèle –, Siri Hustvedt remarque qu’elles n’ont jamais réussi à s’imposer comme artistes à part entière. Pour mieux illustrer son propos, elle revient sur la carrière de Louise Bourgeois, qui a connu le succès tardivement. « Une femme doit être persévérante, toujours revenir à la charge, si elle ne veut pas être rejetée », note-t-elle. 

Le cas d’Emily Dickinson est également cité dans le livre.

Les choses ne sont-elles pas en train de changer, entre autres depuis l’avènement du mouvement #metoo ? « Oui, c’est vrai, répond l’essayiste. C’en est presque devenu comique, à quel point on déterre de vieilles dames, ces temps-ci, dans le milieu des arts. J’ai dit à mes amies artistes dans la soixantaine : si vous pouvez vivre encore 20 ans, vous allez connaître le succès ! Mais la vérité, c’est qu’il y a encore des efforts à faire parce qu’on associe encore l’autorité au masculin dans ce domaine. »

Y’en a marre

À travers ses analyses et ses questionnements, on sent un ras-le-bol chez Siri Hustvedt. « Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai été en présence d’un homme qui m’a expliqué quelque chose que j’avais étudié pendant des années et que je connaissais bien mieux que cet idiot ! raconte-t-elle, exaspérée. Ça me met vraiment en colère. »

Dans un texte intitulé « Pas de rivalité », elle relate sa rencontre avec l’écrivain norvégien Karl Ove Knausgaard, auteur du phénoménal récit autobiographique Mon combat. « Je menais une entrevue devant public avec lui et il m’a avoué qu’il était incapable d’être en concurrence avec des écrivaines. Je ne pense pas qu’il disait qu’elles étaient stupides, mais pour lui, les femmes ne sont tout simplement pas dans la même catégorie que lui. Je dirais que c’est typique des hommes hétérosexuels qui trouvent leur estime d’eux-mêmes dans les yeux des autres hommes, mais pas dans ceux des femmes. »

Or, l’idée de classer les femmes artistes dans une catégorie à part, celle de « l’art féminin », irrite Siri Hustvedt à un point tel qu’elle a commencé à utiliser les expressions « men artists », « men writers », etc., en signe de résistance. « Les gens me regardent de manière un peu étrange, mais c’est une façon de leur montrer que de dire “woman writer” ou “woman artist” est tout aussi bizarre. Or, personne ne s’en formalise. »

Note : Il s’agit de la suite du recueil Les mirages de la certitude –  Essai sur la problématique corps/esprit, car l’éditeur français a décidé de scinder en deux les textes de l’édition originale, A Woman Looking at Men Looking at Women, publiée en 2016.

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