Six ans après son premier spectacle d’humour, Fabien Cloutier annonce la présentation à l’hiver 2023 de Délicat, son retour sur les planches en solo. Entretien autour de l’inflammabilité de la parole comique, avec un artiste qui croit de plus au pouvoir de la petite poussée, plutôt que du coup de poing.

Publié le 30 mars
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

La conversation s’amorce ce matin-là autour de l’incident que vous savez, survenu aux Oscars entre Will Smith et Chris Rock. Fabien Cloutier a-t-il déjà lui-même été rudoyé à cause d’une blague ? Physiquement ? Non. Mais verbalement ? Oui.

L’homme de théâtre se remémore une prise de bec survenue pendant qu’il étrennait les premières ébauches de Scotstown, le solo qui l’a révélé à la fin de la décennie 2000. Il participait alors à une soirée de conte au deuxième étage du Musée des voitures à chevaux (!) de Saint-Vallier, dans Bellechasse.

« J’avais eu une altercation verbale pendant ma performance avec des gens qui disaient que ça n’avait pas de bon sens comment le chum à Chabot [son personnage] parlait, où est-ce que le Québec s’en va ? Ça avait été un élément assez fondateur pour moi d’être obligé de me défendre live. Tout le monde au début de la création de ce spectacle-là me disait : ‟Si tu modérais un peu, ça aurait un potentiel plus grand public.” Après avoir dû me défendre, je me suis dit : ‟Non, je ne ferai pas cette concession.” Pourquoi est-ce que c’est toujours nous autres qui devrions faire ce chemin-là, et non le public ? »

Plus d’une décennie plus tard, la parole publique semble plus que jamais soumise à toutes sortes de récriminations – souvent salutaires, parfois farfelues ou inquiétantes – qui donnent à l’acte de tenter de faire rire ses contemporains les allures d’une promenade « en terrain miné », dit Fabien Cloutier. Voilà une des raisons pour lesquelles son prochain solo, la suite d’Assume, s’intitulera Délicat. Autre raison évidente : délicat est un antonyme des adjectifs dont on affuble habituellement le comédien, que l’on a rarement surpris à porter des gants blancs.

Mais rassurez-vous : le créateur de la série Léo n’ajoutera pas sa voix à la chorale déjà assourdissante de ceux qui se lamentent qu’on ne peut plus rien dire.

Au contraire. Je pense qu’on peut vraiment tout dire : les réseaux sociaux nous le prouvent chaque jour. Tout circule. Mais nous, les humoristes, il y a des mots qu’on doit peser davantage. On doit être conscient qu’il y a un ressac possible et se demander jusqu’où on est prêt à le recevoir.

Fabien Cloutier

Mais n’est-il pas essentiel de critiquer ces formes d’humour qui cognent toujours sur celui ou celle qui déroge à ce qu’on appelle la norme ? Peser ses mots, n’est-ce pas la moindre des choses ? « Complètement. Il faut continuer d’entendre ces critiques-là, c’est important. Elles ont beaucoup influencé mes réflexions sur mon travail. Je n’ai jamais fait de jokes avec le désir fondamental de blesser, mais est-ce que j’ai déjà blessé ? Sûrement. Est-ce que c’était toujours nécessaire ? Probablement pas. Est-ce que j’aurais pu par moments faire plus attention ? Oui. »

La petite poussée

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Fabien Cloutier

Le ras-le-bol de Fabien Cloutier concerne donc moins ces wokes que l’on désigne comme les nouveaux ennemis de la liberté d’expression – « je pense qu’il y a de plus gros périls à la nation qu’une génération qui nous dit de faire un peu plus attention à certaines catégories de personnes » – qu’une atrophie de la capacité de chacun à exercer son autodérision. Il prend en exemple une récente vanne de Cathy Gauthier adressée durant le gala Les Olivier à l’humoriste de la relève Jerr Allain, dont certains admirateurs se sont élevés sur les réseaux sociaux. Le principal intéressé, lui, semblait plutôt flatté.

« Il y a toujours quelqu’un, peu importe le sujet, pour dire que ça n’a pas de bon sens. Je reçois très peu de messages violents par rapport à d’autres, mais j’en reçois quand même. Et c’est souvent des messages qui disent : ‟Je t’aimais, jusqu’à tant que tu fasses une blague sur telle affaire.” Aux yeux des gens, tu passes de héros à trou-de-cul en une seule joke. Mais pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas rire de ta personne, de ta façon d’être, de tes croyances ? Il y a des gens pour qui, à partir du moment où eux ne rient plus, cette blague-là ne devrait pas exister. Mais ce n’est pas parce que ta limite est atteinte que ça devrait devenir la limite de tous. »

Est-ce à dire que Fabien Cloutier tentera délibérément d’éprouver la tolérance de son public ? Pas du tout. Si ce deuxième spectacle s’intitule Délicat, c’est surtout parce que Fabien Cloutier entend user d’un peu plus de finesse, voire de bienveillance, dans le regard qu’il pose sur ses semblables.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Fabien Cloutier

Je ne vais pas non plus prendre le monde par la main, mais j’aime bien l’idée de la petite poussée. Avec mon art, j’ai souvent cogné, et je me rends compte qu’on peut passer de nouvelles idées plus délicatement, en allant les semer à l’intérieur du monde, en donnant juste une petite poussée. Je ne dis pas qu’on ne peut plus faire des choses qui brassent, mais j’en ai beaucoup fait de ça, moi, et il y a d’autres territoires où ça me tente d’aller.

Fabien Cloutier

Fabien Cloutier, être d’espoir ? Notre homme sourit. « Je ne pense pas que c’est juste parce que j’ai des enfants, mais j’ai quand même envie de travailler pour qu’on aille tous vers le mieux et le meilleur. Sinon, pourquoi est-ce que je ferais tout ça ? C’est niaiseux, mais j’aime ça quand quelqu’un, après une chronique ou un spectacle, me dit que ça lui a fait du bien. Avoir fait sourire quelqu’un, pour moi, c’est assez. Et si, à travers ça, je sème des idées, tant mieux. Faut juste continuer de donner à l’humour la permission d’être de l’humour. »

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