Bipolaire. Frappée par le deuil. Deux fois plutôt qu’une. Internée aussi. Trois fois. Non, disons que n’importe quelle personne normale n’en rirait pas. Et pourtant. Margaret Trudeau, l’ex de l’un et la mère de l’autre, a donné hier soir un one woman show pas comme les autres sur sa vie, et surtout sa maladie, dans le cadre du festival Just for Laughs.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Parce qu’elle n’est pas comme les autres, justement, cette ex-« première dame » et mère de l’actuel premier ministre. Vêtue d’un jean moulant, d’une chemise blanche et de souliers rouge pétant, elle a été accueillie comme une star sur les planches du Gesù, où elle présentait pour la première fois au Canada son spectacle, baptisé Certain Woman of an Age (après quelques représentations à Chicago, au printemps dernier). Et elle le répète d’ailleurs à plusieurs reprises, ironisant sur son parcours original et pété, pour les raisons que l’on sait : parce qu’on ne fait pas comme les autres, justement, quand on souffre de maladie mentale. Imaginez quand, en plus, vous vivez au 24, Sussex, à Ottawa, avec un mari de près de 30 ans votre aîné, premier ministre de surcroît, et trois enfants en bas âge…

Était-ce des curieux ? Des gens aux prises, eux aussi, avec la maladie ? Des fans, tout simplement ? Toujours est-il que la salle était comble, pour ce spectacle inclassable, à la fois pédagogique et humoristique, truffé d’anecdotes cocasses de personnes connues d’une époque révolue. 

Le public, assez sage et plutôt âgé, sans rire à gorge déployée, a eu le sourire fendu du début à la fin, en écoutant cette Margaret Trudeau si particulière, originale et attachante à la fois.

Oui, attachante. Parce qu’elle rit d’elle. Et de nous tous à la fois. Elle commence d’ailleurs avec une craque bien sentie, question de plonger dans le vif du sujet et de briser la glace une fois pour toutes : « Vous avez entendu ce qu’on chuchote ? Margaret est folle ! Arrêtez de chuchoter ! C’est vrai ! J’étais folle ! »

Mettant le doigt sur un sujet tabou, dont on parle encore trop peu, et osant dire tout haut ce qu’on a longtemps dit d’elle tout bas, elle s’efforce ensuite, pendant une heure et demie de discours (écrit en collaboration avec Alix Sobler et mis en scène par Kimberly Senior), de raconter sa maladie, à travers son parcours peu commun s’il en est, en répondant à des questions faussement posées par un public choisi d’avance. Le tout ponctué d’une bonne dose de name dropping, comme on dit. Comment faire autrement, quand on a fréquenté tant le pape que les Rolling Stones, fêté au Studio 54 avec Andy Warhol, mangé chez Jimmy Carter et flirté avec Jack Nicholson ?

C’est ainsi qu’elle raconte entre autres son mariage précoce, dans la jeune vingtaine, avec un certain Pierre Elliott, son féminisme (par accident, en tant que femme confinée à titre de « première dame »), ses premières crises maniaques (au Maroc, « je croyais que j’étais illuminée ! »), ses folies dépensières (à coups de dizaines de milliers de dollars), son goût de la fête, souvent sur un coup de tête. Sans oublier, évidemment, sa psychose, après les funérailles de son ex-mari, l’ex-premier ministre, et son troisième internement, il y a 19 ans, très exactement.

La meilleure manière de se préparer à être interné, c’est de vivre au 24, Sussex, ironise-t-elle d’ailleurs : dans les deux cas, tout le monde fait semblant d’être gentil, vous n’êtes pas vraiment chez vous, vous savez quand vous entrez, mais pas vraiment quand vous sortirez…

Vous devinez le ton : à mi-chemin entre la confidence et la sensibilisation, avec une bonne dose d’ironie, le tout présenté avec une aisance à la fois sensible et suave. 

Debout derrière un lutrin, avec comme seul décor cinq écrans, présentant des photos d’époque de ses cinq enfants (de deux maris différents), des photos d’archives d’elle et de Pierre (comme elle dit, prononcé à l’anglaise), des photos, confiera-t-elle en fin de spectacle, qu’elle a mis des années à oser regarder. Et qu’elle a finalement ressorties des boules à mites pour les besoins du spectacle. Son but ? « Accepter mon problème m’a probablement sauvé la vie », dit celle qui est depuis devenue ambassadrice de la cause, question d’en aider d’autres, comme elle, à sortir du déni, accepter leur diagnostic, vivre avec et oser chercher de l’aide. « Si vous êtes de vieux hippies comme moi et croyez encore que votre corps est un temple, revenez-en », lance-t-elle, mi-rieuse, mi-sérieuse, soulignant à grands traits l’importance d’une bonne et rigoureuse médication.

Les sceptiques qui verront ici un geste militant, à quelques semaines des élections fédérales, ont tout faux. Certes, son fils Justin est, accessoirement, à son tour premier ministre. Mais Margaret Trudeau parle ici bien peu de son garçon « anciennement prof de théâtre », et bien davantage de son fils Michel, disparu trop jeune, en 1998. Un deuil innommable, qui n’a à l’évidence pas favorisé son équilibre mental. « Mais après toutes ces années, j’ai rouvert mes boîtes, j’ai regardé mes photos, et j’ai ri. J’étais guérie, conclut-elle. Et j’ai voulu tous vous aider avec mes histoires. » Parce qu’on vit tous des hauts et des bas. Certains plus que d’autres. Qu’on se le dise. Qu’on en parle. Qu’on se soigne. Et qu’on en rie, quoi.

Certain Woman of an Age est présenté vendredi et samedi au Gesù.