Créé par le musicien montréalais et leader du groupe H'Sao, Caleb Rimtobaye, Afrotronix est un personnage explorant la galaxie afrofuturiste.

Alain Brunet LA PRESSE

Depuis un demi-siècle, l'afrofuturisme est un courant artistique mis de l'avant par des artistes afro-américains ou africains. Ils n'ont pas tous la même lecture de ces projections dans l'avenir évoquées dans leur création: ils peuvent ainsi opter pour la science-fiction, le fantastique, le réalisme magique ou le scénario d'anticipation réaliste. Certains imaginent même des cosmogonies aux repères culturels d'ascendance africaine, sortes d'univers parallèles à la dure réalité de leurs conditions raciales.

Au cinéma, la superproduction Black Panther a fait rayonner l'afrofuturisme sur les auditoires de masse. Les wikipédistes et les autres connaisseurs en la matière citent des écrivains (Samuel R. Delany, Nnedi Okorafor, Tomi Adeyemi, Octavia E. Butler) et des artistes visuels (Royal Robertson, Jean-Michel Basquiat, Angelbert Metoyer, Renée Cox).

Côté musique, l'immense jazzman Sun Ra est le plus célèbre afrofuturiste de l'histoire moderne. Plus récemment, on a applaudi la chanteuse Janelle Monae, dont les incarnations androïdes ont précédé le récent opus. Et voilà qu'un Montréalais d'origine tchadienne, membre fondateur de la formation H'Sao, plonge à son tour dans l'imaginaire afrofuturiste.

Casqué et vêtu à la manière d'un voyageur extraterrestre, ce personnage façonné par Caleb Rimtobaye avait fait sa première apparition en 2014 sur une scène montréalaise. Presque entièrement réalisé par le concepteur d'Afrotronix, un premier album a été rendu public trois ans plus tard et a récolté les éloges de la critique pour ses métissages fédérateurs de blues subsaharien et d'afro-électro.

«J'avais envie que les gens puissent ressentir autre chose de l'Afrique: une Afrique qui avance, qui bouillonne, qui donne et partage plutôt que de quémander. À travers ce projet afrofuturiste, je souhaite projeter cette Afrique qui en a marre du regard apitoyé de l'Occident. Or, il existe une Afrique qui a son mot à dire, dont les représentants les plus talentueux peuvent devenir des leaders d'opinion à l'échelle mondiale, dont la jeunesse finira par créer un impact sur l'avenir de la planète.» 

Dans cette optique, Caleb Rimtobaye se projette dans les 150 années à venir, il imagine l'Afrique à travers cette projection. Le propos de cette entreprise, il faut dire, n'est pas conquérant mais bien humaniste et tolérant.

«J'essaie de me voir dans un monde qui ne se construit pas sur la peur de l'autre, mais plutôt sur la confiance. En fait, je crois qu'il y a vraiment du bon dans l'humain ! Je le vis autour de moi à Montréal, une rare ville où je n'ai pas peur de me dire afro-montréalais ou afro-québécois sans me sentir immigrant. Je sais que plusieurs le ressentent ainsi, mais ce ressenti n'est pas forcément ce qu'en montrent les médias...»

Ainsi, Afrotronix s'applique à déconstruire les clichés scotchés au continent noir. Du coup, il s'applique à réactualiser des pensées africaines anciennes qui, selon Caleb, ont leur place dans la construction du présent et de l'avenir.

«Ma vision de l'afrofuturisme se fonde aussi sur des valeurs ancestrales. Vous savez, la projection dans l'avenir existe depuis longtemps chez nous à travers les contes. Nos grands-parents nous incitaient à le faire, mais sans les codes occidentaux, sans les scénarios hollywoodiens, toujours dans le respect de la nature. Cela n'entre aucunement en contradiction avec l'environnement numérique, un territoire infini pour la création.»

Afrotronix offre donc un scénario optimiste, présenté au rythme d'une création innovante : chant, danse, guitare électrique ou percussion cohabitent parfaitement avec les instruments et outils électroniques.

Caleb Rimtobaye vit à Montréal depuis le début de la précédente décennie. En couple avec une femme d'origine allemande avec qui il a eu trois enfants, il se dit très heureux et à l'aise dans cette île cosmopolite. Les choses se sont très bien passées, force est d'observer. Avec ses frères et soeurs (d'ethnie sara), il avait quitté N'Djaména où il avait grandi, fuyant alors le chaos politico-économique. Puis son groupe H'Sao a rapidement connu un essor international - même s'il est relativement confidentiel dans sa médiatisation québécoise.

«Nous avons fait plusieurs fois le tour du monde, l'expérience H'Sao demeure pertinente, nous avons fait de très belles scènes et ça continue. Or, j'ai jugé qu'il me fallait aussi proposer autre chose afin de changer cette perception communautariste de la musique africaine.» 

Après avoir tourné partout dans le monde, Afrotronix achève un premier cycle et prépare le prochain. D'ici là, une tournée européenne est prévue en septembre et le premier chapitre d'Afrotronix culminera aux Nuits d'Afrique, dans le contexte d'une soirée sous la bannière Future Tribe, avec invités spéciaux et compléments musicaux pour le plancher de danse.

La suite des choses?

«Les majors s'intéressent à Afrotronix, nous discutons, mais... il faut trouver la bonne solution. Je souhaite rester indépendant et ne pas me trouver coincé dans un moule. Cet été, je me rendrai à Los Angeles pour travailler avec le réalisateur Brian Kennedy [Rihanna, Chris Brown, etc.], nous verrons ce qu'il est possible d'accomplir pour mener le projet ailleurs.»

Quoi qu'il advienne, Afrotronix est déjà... ailleurs.

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Au Ministère, vendredi 20 juillet, 21 h, la Future Tribe sera menée par Afrotronix, soit Caleb Rimtobaye, chant, guitare, électronique, Lionel Kizaba, batterie, Seydina, chant, Axelle Munzero, danse, Marc-André Cossette, projections audiovisuelles, sans compter les invités-surprises.