À un jet de pierre du parc de Chapultepec, vaste oasis de verdure située au coeur de Mexico, se trouve un appartement transformé en mini-centre de recherche. Y convergent différentes expertises sous la bannière Interspecifics.

Mis à jour le 22 août 2018
Alain Brunet LA PRESSE

Absolument original, ce collectif implique des spécialistes du design, de la communication scientifique, de l'architecture, du génie informatique, de la biotechnologie ou même de l'ontologie, ce volet de la philosophie qui traite de l'être indépendamment de ses déterminations particulières.

Que vient faire la musique dans tout ça?

Nous y voilà: les activités d'Interspecifics impliquent aussi la tenue de performances immersives où le son se veut l'illustration artistique de recherches diverses. Ce à quoi, d'ailleurs, les spectateurs de MUTEK auront droit ce soir même, gracieuseté des Mexicaines Leslie Garcia et Paloma López.

Plus précisément, ces iconoclastes du collectif Interspecifics explorent des mondes invisibles: bactéries, ondes cérébrales humaines, fréquences radio venues de l'espace, ondes sismiques, et plus encore.

Recherche et création

Aujourd'hui, ce petit centre de recherche et de création se finance à travers différentes activités : installations sonores, ateliers, recherche universitaire, construction de microscopes équipés de biocapteurs, mise au point de logiciels d'intelligence artificielle capables de gérer les observations microscopiques ou macroscopiques, design informatique, on en passe.

«Il y a six ans, raconte Leslie, Paloma et moi-même avions mis au point un procédé nous permettant d'observer l'activité cellulaire des plantes, après quoi nous transformions nos observations en une expérience sonore. D'autres collaborateurs se sont ensuite joints à nous, car plusieurs expertises étaient nécessaires pour faire évoluer l'affaire.»

«Ainsi, nous nous situons à l'intersection de l'art, de la science et de l'ingénierie.»

Plus précisément Interspecifics met au point différents dispositifs permettant de saisir des informations issues d'autres dimensions, notamment sur le comportement de bactéries et sur leur activité bioélectrique.

«Chaque organisme vivant produit des signaux électriques spécifiques à sa condition, mais c'est aussi le cas de structures non vivantes de toutes tailles... incluant les étoiles», souligne Leslie. Elle tient à rappeler en ce sens que l'infiniment petit n'est pas le seul territoire d'Interspecifics.

«Cela peut être aussi l'activité cérébrale cartographiée à partir d'un électroencéphalogramme, ou des ondes captées par des satellites de la NASA, ou encore les données émanant d'outils d'observation de la pollution.»

Angle nouveau

En quoi, au fait, peut-on prétendre que cette transposition sonore d'informations soit artistique?

«Pour reprendre l'exemple de l'activité bioélectrique ou du mouvement des cellules, répond Leslie, nous croyons que cela constitue une sorte de langage duquel émane une autre perception de la réalité que la nôtre. Transposées dans la compréhension humaine, ces informations peuvent conduire à faire de l'art.»

Et si, par ailleurs, on parvenait à enregistrer directement l'infiniment petit ou l'infiniment grand?

«Nous ne l'avons pas fait jusqu'à maintenant, mais nous avons l'intention d'y parvenir avec des microphones haute définition, capables d'enregistrer les fréquences très basses d'une bactérie», indique Paloma López.

«En 1991, des Japonais avaient mené une expérience de ce type, et nous comptons éventuellement poursuivre des expériences comparables.»

Nos interviewées d'Interspecifics abordent aussi cette démarche d'un point de vue philosophique : 

«En témoignant des systèmes d'organisation de la vie ou de l'univers autres que le sien, souligne Paloma, on refuse la position anthropocentrique. On devient plutôt le messager d'une autre réalité qui nous côtoie. Nous n'essayons pas d'être au centre du processus, nous estimons plutôt en faire partie sans vouloir tout expliquer. Nous ne sommes qu'un des éléments de la chaîne, nous donnons une voix à ces activités invisibles.»

Qui plus est, l'importation de ces processus étrangers à la pensée humaine ouvre la voie à des processus compositionnels d'autres types ; systèmes complexes, singuliers, fort différents de la composition musicale telle qu'on la connaît.

«La rencontre de ces formes d'organisation invisibles avec l'activité humaine peut produire de l'art», insiste Leslie.

Ainsi fonctionnent les «machines ontologiques» d'Interspecifics.

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Ce soir, 20 h, au Studio Hydro-Québec du Monument-National.