Avec son spectacle Nanette - offert sur Netflix - qui fait jaser partout dans le monde, Hannah Gadsby remet en question les codes de l'humour avec un manifeste virulent contre l'homophobie et pour l'égalité entre les hommes et les femmes. Or, c'est à Montréal, vendredi, qu'Hannah Gadsby donnera la toute dernière représentation de Nanette, dans le cadre de Just for Laughs. Pourquoi son spectacle crée-t-il à ce point une onde de choc ? On en discute avec les humoristes Mélanie Couture et François Bellefeuille.

Mis à jour le 23 juill. 2018
Émilie Côté LA PRESSE

UN PHÉNOMÈNE

Les médias du monde entier ont parlé d'elle au cours des dernières semaines. Hannah Gadsby a reçu des éloges des actrices Jamie Lee Curtis, Reese Witherspoon et Kathy Griffin. « Son spectacle va changer votre vie », a écrit cette dernière sur Twitter.

Hannah Gadsby s'est fait connaître en faisant des blagues remplies d'autodérision sur son coming out. Elle a grandi en Tasmanie, une île conservatrice d'Australie où l'homosexualité a été illégale jusqu'en 1997.

Or, c'était une façon d'enfouir des traumatismes plus graves. Hannah Gadsby a subi de la violence et des agressions sexuelles, raconte-t-elle dans Nanette. L'humour lui a servi de béquille. Puis est arrivé un moment où elle ne pouvait plus faire rire comme si de rien n'était.

Dans le monde de l'humour, Hannah Gadsby a créé une onde de choc. « Je suis encore perturbée par son spectacle. Je le digère encore, a dit à La Presse l'humoriste et auteure Mélanie Couture. Il y a une telle fragilité... C'est un coup de pelle nécessaire à recevoir. »

DE L'HUMOUR OU UN ESSAI VERBAL ?

La première partie du spectacle Nanette est plutôt sous le signe de l'humour. Hannah Gadsby y décortique les codes de la comédie, selon lesquels il faut établir « une tension » et la relâcher avec une blague.

Dans la seconde moitié, Hannah Gadsby ne fait plus rire le public. Elle éveille de façon virulente les consciences sur les genres et l'égalité hommes-femmes. Elle s'en prend aux Picasso, Weinstein et Donald Trump, et même aux « hommes blancs fâchés » (angry white men) en général.

Trop de femmes ont honte alors qu'elles sont des victimes. « On distingue les hommes de leur art, alors que les femmes sont soit des putes ou des vierges », déplore-t-elle.

Elle dénonce aussi le sort réservé aux gens différents. « La diversité est une force, la différence, une éducation », plaide-t-elle.

Et Hannah Gadsby en a marre des préjugés. « Faut-il avoir raison ou avoir de l'humanité ? »

Dans ses spectacles, Mélanie Couture prône beaucoup l'acceptation du corps et de la différence. « C'est vrai que l'humour est une thérapie, mais c'est next level avec Hannah Gadsby ! », lance-t-elle.

ÇA PASSE OU ÇA CASSE

Le spectacle Nanette passe ou casse, car il bouscule les règles de l'humour.

Jeudi dernier, Léa Stréliski a alimenté une discussion sur Twitter en disant qu'elle s'était sentie « prise en otage » d'un spectacle qui n'est pas du « format » de l'humour.

« J'ai détesté. J'avais l'impression qu'on m'avait invitée à une fête pour que finalement je regarde quelqu'un se tirer une balle dans la tête », a-t-elle écrit.

« Ça me soulage de vous lire, moi non plus j'ai pas trop aimé, surtout pas beaucoup ri », a renchéri l'animatrice Anaïs Favron.

Humour ou pas, « ce n'est pas un spectacle grand public », convient François Bellefeuille. Or, Netflix est devenu la place pour consommer de l'humour qui sort des sentiers battus. « Ce qui détonne peut avoir une belle attention. »

RÉDUCTEUR POUR L'HUMOUR ?

Dans son spectacle, Hannah Gadsby dit qu'elle n'a d'autre choix que de quitter l'humour. Elle ne peut plus étouffer des traumatismes pour un punchline. Elle ne veut plus censurer son passé pour faire une blague.

« De voir une fille qui souffre énormément arrêter de jouer et mettre ses tripes sur la table, je trouve cela beau », dit François Bellefeuille.

Mais de là à arrêter l'humour ? François Bellefeuille en doute et ne voit pas pourquoi. « Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain », illustre-t-il.

Selon lui, « on ne devrait jamais parler de l'humour, mais de stand-up ».

LA SUITE POUR HANNAH GADSBY

Avant de s'inscrire à l'École nationale de l'humour en 2005, Mélanie Couture a consacré cinq ans à la sexologie. Elle s'inquiète des conséquences que peut avoir le succès de Nanette sur son auteure. « Comme ancienne thérapeute, je me demande c'est quoi de revivre ces traumatismes-là spectacle après spectacle. »

Justement... ce sera à Montréal qu'Hannah Gadsby donnera la toute dernière représentation de Nanette. Un soulagement, a-t-elle dit à la CBC. Elle se sent fatiguée.

À un journaliste du quotidien britannique The Guardian, elle a aussi révélé que c'est un diagnostic d'autisme, il y a trois ans, qui lui avait fait revoir son rôle d'humoriste.

« Quel sera son futur ? se demande Mélanie Couture. Va-t-elle donner des conférences ou des spectacles d'humour ? »

UN EFFET NANETTE ?

Une chose est certaine, Hannah a créé une petite révolution avec Nanette.

« Le spectacle va influencer une génération d'humoristes », a écrit sur Twitter l'humoriste américaine Jenny Yang.

« Je pensais avoir tout vu avant de voir Nanette », a renchéri Kathy Griffin.

François Bellefeuille attire notre attention sur 3 Mics, un spectacle aussi offert sur Netflix où Neal Brennan passe derrière trois micros aux fonctions différentes. L'un pour les « une ligne, un punch ». Un deuxième de « stand-up », et un dernier plus « émotionnel ».

LE SÉISME NETFLIX

« Le milieu de l'humour va changer à cause de Netflix, car nous sommes exposés à plein de contenus différents », dit François Bellefeuille.

François Bellefeuille fait par ailleurs partie des quatre humoristes québécois (avec Louis-José Houde, Katherine Levac et Adib Alkhalidey) qui auront droit à un monologue de 30 minutes sur Netflix dans une série à venir.

Contrairement à Hannah Gadsby, il se considère encore à l'étape où il tente « d'être le plus efficace possible au niveau du rire ». Or, dans son prochain spectacle, il veut parler de la schizophrénie de son père.

« Quand le message est plus important que le rire, il faut travailler différemment », souligne-t-il.

Mais n'ayez crainte, François Bellefeuille veut continuer de dilater la rate de son public. « C'est plus difficile, mais il y a moyen de faire rire avec des sujets sérieux. »

Photo fournie par C2C Communications

Hannah Gadsby