C'est gênant à dire pour une journaliste en musique mais, pour toutes sortes de raisons, je n'avais jamais écouté l'album Un toi dans ma tête de Luc De Larochellière, jusqu'à récemment. Malgré son Félix d'auteur-compositeur en 2010, malgré les critiques enflammées, malgré les avis de mes amis. Et puis, voilà, un jour, je l'ai entendu. Et j'ai compris. Que c'était un des plus beaux disques de la dernière décennie faits ici.

Marie-Christine Blais LA PRESSE

J'ai compris aussi pourquoi L'Astral était bien remplie, jeudi soir, de gens heureux d'être dans la même salle que le grand «six pieds sur Terre», qui s'y produisait en formule solo, accompagné seulement d'une chaise, d'un tapis, d'une guitare et d'un ukulélé. Et de 19 chansons, dont celles d'Un toi dans ma tête, jouées dans l'ordre de l'album, presque telles qu'elles ont été composées. Avec une voix et six cordes, un point c'est tout. Avec son humour pince-sans-rire, De Larochellière a expliqué que c'était «un genre de show hommage» à lui-même, et que cela faisait au moins une vingtaine d'années qu'il n'avait pas fait un tel spectacle tout seul.

Ça m'est revenu d'un coup: il y a près de 25 ans, j'ai vu pour la première fois de ma vie Luc De Larochellière, tout seul, dans un resto-bar du Vieux-Montréal... Entre ce bar et le spectacle d'hier, il a vécu ce dont Si fragile parle si justement: «Si tôt on se croit un dieu, si tôt on reçoit une croix», et il a dû porter la croix de l'indifférence, de l'oubli, il a été marqué du sceau has been alors qu'il était encore jeune...

Et puis, il est revenu, ressuscité sans se prendre pour autant pour un sauveur, sans être un dieu, juste un humain particulièrement humain. Oh, il a changé depuis 1987-1988. Sous ses cheveux longs, il est aujourd'hui beaucoup plus à l'aise, plus souriant, plus expérimenté. Mais déjà à l'époque, comme aujourd'hui, il écrivait et chantait des chansons qui traitent de l'infiniment personnel et de l'infiniment universel, comme personne d'autre ne le faisait.

Son spectacle de jeudi était beau que c'en est presque indicible. Il a débuté par deux de «[ses] grands succès, mais sur une petite guitare», en chantant Cash City et Six pieds sur Terre sur son ukulélé, et c'était charmant.

Et puis, De Larochellière a fait tout l'album Un toi dans ma tête, et c'était juste magnifique et simple. L'Astral était en suspens, touché par les textes de cet observateur pénétrant, engagé, qui ne s'exclue jamais du troupeau, telle une espèce de Camus qui chanterait ou comme un homme qui aurait fait sien ce vers de René Char: «La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil»...

Avec en prime un certain sourire, celui du grand Luc, qui désarme le cynisme ou l'emphatique. Et ça s'est poursuivi avec Sauvez mon âme, Quelque chose d'animal, Si fragile, Amère América, Si j'te disais reviens... C'était bien, et beaucoup plus que cela. Luc De Larochellière a présenté pour la première fois ce spectacle solo. Dans quelques jours, il le promènera en Gaspésie. Amis gaspésiens, vous avez de la chance.