- On se tutoie ?

Alain Brunet LA PRESSE

Catherine Ringer sait la propension québécoise au tutoiement. On accepte d'emblée sa proposition et la relance tout de go par la formule suivante : how do you tu ?

How do you tu, en fait, est une chanson de Ring n'Roll, premier album de sa vie seule depuis ce cancer ayant emporté très rapidement Fred Chichin, inséparable compagnon des Rita Mitsouko avec qui elle a tout partagé - profession, création, enfants dont Raoul Chichin qui l'accompagne pour cette tournée. Ainsi, s'amorce le «troisième âge» de Catherine Ringer comme elle se plaît à le qualifier : un premier cycle artistique avait été complété avant les Rita, 27 années ont été ensuite passées aux côté de feu son complice, nous voilà à l'orée du troisième âge qu'elle s'apprête à mener seule.

S'il y a une question à poser à Catherine Ringer, en tout cas, c'est bien how do you tu? Jointe à Paris avant la traversée vers les FrancoFolies montréalaises, la chanteuse rit de bon coeur avant de s'imaginer au Québec.

« Vous devez être sensible à cette blague sur le tu, non? Tu sais, d'ailleurs, plein de jeunes me disent qu'ils veulent partir à Montréal. En France, il y a ce sentiment d'étouffement, de manque d'avenir. À à moins d'avoir un don ou une situation exceptionnelle, c'est tellement compliqué en France qu'ils ont envie de venir de par chez vous. On se dit que là-bas c'est plus facile de faire des choses...»

Qu'on ne s'y méprenne, une conversation avec Catherine Ringer, 53 ans, n'est pas aussi compliquée qu'on aurait l'imaginer un quart de siècle plus tôt, vu le caractère iconoclaste de son personnage. On ressent plutôt chez elle la femme mature. La mère, l'artiste accomplie, la veuve aussi.

Avec Ring n'roll, elle sort la tête de l'eau alors qu'en 2008, elle complétait la tournée Variéty des Rita à la demande de son défunt compagnon. Au Métropolis, on l'avait sentie très fragile, encore sous le choc d'une disparition foudroyante, terriblement douloureuse. Trois années ont passé et Catherine Ringer confie avoir «pensé tout plaquer». Chassez le naturel... Visiblement, elle a repris goût à la création, au studio, à la scène.

On imagine bien qu'elle reprendra cette fois du matériel des Rita mais on s'attend à ce qu'elle exploite cette matière neuve de Ring n'Roll. On apprendra que cet album est d'abord le fruit de sessions de travail avec le musicien américain Mark Plati, renommé pour ses réalisations auprès de David Bowie, The Cure, Robbie Williams, mais aussi pour plusieurs artistes français : feu Bashung, Émilie Simon, Louise Attaque, Raphaël ... ou les Rita Mitsouko, dont il a coréalisé l'ultime Variéty.

Inutile d'ajouter que la connexion était encore chaude lorsque Plati s'est de nouveau retrouvé avec Catherine Ringer... qui n'arrivait plus à chanter hors de la scène. Leurs sessions exploratoires ont déclenché la création d'un album que la chanteuse, compositrice, parolière et coréalisatrice a complété aux USA avec une équipe menée par RZA - un des fondateurs du Wu-Tang Clan comme on le sait.

Prenons Yalala, une des premières chansons créées avec Plati, interprétée dans la langue maternelle de son collègue. Ringer raconte : «Mark et le chanteur (italien) Mauro Gioia ont trouvé un beau riff autour duquel on a construit la chanson sur des improvisations de ma part. À gorge déployée, je suis partie sur ce ya la la la la la leuh. Ce genre d'exercice me change les idées quand ça ne va pas bien. C'est vraiment physique que de trouver un rythme dans ce contexte. Ça te remet le moral ! La soul music nous apprend ça. Ainsi, cette chanson a été faite dans la joie. »

La chanteuse cite ensuite Z Bar, autre fruit de sa collaboration avec Mark Plati : « On cherchait des trucs, et j'écoutais la musique d'Il Bidone de Nino Rota. J'y repérais des suites d'accords très originales, une manière unique de résoudre le blues. On a alors repris des suites d'accords du même type, Mark s'est mis à chanter, il a trouvé le refrain avec mon ami Mauro. Encore une fois, ça s'est fait joyeusement. Et le texte? Ça parle d'un petit bar de mon quartier, un peu à la manière de la bonne chanson comme ça se faisait en France jusqu'au début des années 60. Cette forme permet de parler de tout, comme ça se fait dans la chanson anglophone. Et cette chanson m'est venue en anglais, d'ailleurs. »

Catherine Ringer demeure la principale réalisatrice de Ring n'Roll, dont elle signe ou cosigne les musiques (sauf Mahler) et la totalité des paroles. Elle cite l'exemple Punk 103 qu'elle a d'abord créé seule et complété en studio avec l'équipe de RZA.

« J'aimais bien ce côté guerrier, très concret,fait avec très peu d'instruments. Et j'avais déjà en poche un texte sur les couleurs, notamment sur le rouge qu'on peut trouver horrible ou merveilleux. J'ai d'abord enregistré une maquette avec le batteur Mark Kerr, pour ensuite y faire jouer des intervenants : RZA a fait un son de sirène, le guitariste Tru James guitariste a pondu un superbe riff et le percussionniste DBG a enregistré quelques secousses. »

Force est d'observer que Ring n'Roll n'est pas un album sombre et endeuillé bien qu'on y sente néanmoins l'évocation sereine de Fred Chichin. C'est tangible dans Vive l'amour : « Je ne fais que penser / À mon amoureux / Je ne fais que penser / À nous deux / D'ailleurs ça vient tout seul / Un moment à moi, et c'est reparti...»

L'esprit du disparu rejaillit d'autant plus dans ce texte couché sur un extrait de la Symphonie #5 (adagietto) de Mahler (enregistré en 1963 par le New York Philharmonic Orchestra sous la direction de Leonard Bernstein) : « Ta chère odeur a disparu / Bien que mon âme / L'ait retenue /Bien que mon âme ait ton parfum / Et tu me tiens / Si tu n'étais pas mort / Je serais avec toi...»

Esprit comparable dans la chanson Rendez-vous, même si les rimes avaient été écrites plusieurs années avant la disparition brutale de l'être aimé : « On se reverra bien un jour ou l'autre / Ça vaut la peine un rendez-vous sans faute / Une autre vie intersidérale ...»

« Rendez-vous, raconte Catherine Ringer, avait été faite de concert avec coba, un accordéoniste japonais qui fait aussi de l'électro. C'était il y a un moment... Ainsi, j'ai raccourci la version orchestrale de la pièce (sans la voix de l'époque) et j'y ai chanté de nouveau avant d'ajouter une piste de petits bruits curieux et de faire un mix spécial, avec des passages de gauche à droite

« J'ai eu envie de reprendre Rendez-vous pour cet album car le ton y était approprié pour la conclusion; il s'agit d'un voyage mental sur le cycle de la vie. Le texte suit naturellement celui de Mahler, où l'on se sent quand même bien mais... où quelqu'un n'est plus là.. »

Avant de raccrocher, l'interviewée admettra que « oui, il y a un processus de faire le deuil dans plusieurs chansons de cet album.»

« Ce n'est pas une thérapie personnelle, indique-t-elle néanmoins, c'est pour les gens qui écoutent. C'est un partage de deuil pour qui Fred manque. Fred ou n'importe quel être cher qu'on a perdu. Sinon je me ferais une cassette et je me la mettrais le soir! (rires)

« À l'époque, quand j'avais fait Marcia Baila (en hommage à mon amie la danseuse Marcia Moretto, morte d'un cancer), plein de gens m'avaient dit que cette chanson leur avait fait du bien parce qu'ils avaient aussi perdu quelqu'un de la même manière. Je n'ai donc pas créé ces chansons que pour m'aider moi-même. C'est aussi pour apporter du bonheur aux autres. »

How do you tu, Catherine Ringer ? De mieux en mieux, visiblement.





Dans le cadre des FrancoFolies, Catherine Ringer se produit ce mardi, 21h, au Métropolis. Elle sera précédée par le groupe Été 67.