Avec l'exécution de la Passion selon saint Luc du compositeur polonais Krzysztof Penderecki, l'OSM amorçait hier sa plus importante opération estivale au Festival de Lanaudière, soit avant d'interpréter cette même oeuvre à Cracovie et à Salzbourg dans les jours qui viennent.

Alain Brunet LA PRESSE

Il ne s'agissait certes pas d'une simple séance d'échauffement pour maestro Kent Nagano et son orchestre, en cette soirée estivale aux conditions parfaites. On peut néanmoins comprendre que le premier test de l'exécution devant public devait se faire en terre québécoise, afin que les prochaines prestations puissent être supérieures à cette première de trois, la seconde devant être donnée dans la terre natale du compositeur, la dernière au Festival de Salzbourg qui l'honorera pour son 85e anniversaire.

Cette entreprise importante n'a toutefois pas fait salle comble à l'amphithéâtre Fernand-Lindsay. Environ 2500 personnes s'y sont présentées.

On imagine que ses caractéristiques contemporaines rebutent encore les mélomanes plus conservateurs, peu portés sur ces musiques contemporaines mises en oeuvre... il y a plus de cinq décennies.

Quant au concert offert à Lanaudière, on pourrait s'interroger sur des considérations comme le volume d'ensemble, l'acoustique du lieu ou encore l'intensité de l'interprétation : l'exécution a-t-elle répondu à la direction du maestro ? L'oeuvre en tant que telle est-elle parfois d'une relative ténuité ? Ou est-ce encore l'ajustement nécessaire à une scène en plein air ? Quoi qu'il en soit, la singularité de cette contribution au répertoire sacré, la théâtralité et la tension dramatique qui la marquent valent assurément le détour.

Le public présent a ainsi pu prendre la pleine mesure de cette oeuvre pour choeur et orchestre créée en 1966. Penderecki avait alors choisi d'assumer son paradoxe : compositeur de son temps, maîtrisant les codes de la musique contemporaine, il était aussi un catholique fervent, féru de musique sacrée et désireux de s'inscrire dans la longue lignée de compositeurs enclins au mysticisme chrétien.

Non seulement cette Passion cinquantenaire a passé l'épreuve du temps, mais déjà à l'époque de sa conception, elle a été une démonstration de la possible conciliation du présent et du passé.

La Passion selon saint Luc (Passio et mors Domini Nostri Jesu Christi secundum Lucam, autrement dit Passion et mort de Notre Seigneur Jésus-Christ selon saint Luc), est l'une des nombreuses Passions de l'histoire de la musique. Celle-ci reprend essentiellement l'Évangile selon saint Luc, mais use d'autres sources dans les textes sacrés.

Musicalement, cette Passion est essentiellement atonale, c'est-à-dire qu'elle ne souscrit pas aux règles de la tonalité classique observées par les compositeurs jusqu'au seuil de la modernité. On y observe aussi des formes sérielles dodécaphoniques (utilisation des douze degrés de la gamme chromatique) sans compter le fameux motif B-A-C-H (si bémol-la-do-si bécarre) utilisé comme un leitmotiv à travers l'oeuvre. Aussi, des accords majeurs sont émis à la fin du Stabat Mater et à la toute fin de l'oeuvre. De plus, Penderecki avait prévu plusieurs grappes de sons (clusters) joués par l'orchestre, sans compter les nombreux effets sonores innovants pour les choeurs : cris, murmures, ricanements, déclamations, sifflements, etc.

Retraçons les principales étapes dans cette exécution lanaudoise.

1. O Crux Ave (« Ô Sainte Croix », de l'hymne Vexilla Regis prodeunt), choeur et orchestre 

Départ extrêmement puissant des choeurs, un cri immense soutenu par l'orgue et les percussions, suivis d'une alternance entre choeurs masculins et féminins.

2. Et egressus (« Et il sortit », scène du jardin de Gesthémani), avec récitant et orchestre

Incarnant l'Évangéliste, le comédien Gabriel Sabourin entre en scène et amorce le récit de la Passion, avec les évocations orchestrales appropriées.

3. Deus Meus (« Mon Dieu », prière du Christ à Gethsémani, tirée du psaume 21), baryton, choeur et orchestre

Le personnage du Christ est campé par l'excellent baryton Lucas Meachem, ce dernier implore Dieu le Père. Les commentaires choraux et orchestraux en amplifient le propos.

4. Domine, quis habitat (« Seigneur qui demeurera... » tiré des psaumes 14, 4 et 15), soprano et orchestre

La soprano Sarah Wegener trace des mélodies atonales, de concert avec les flûtes et les trompettes. Elle maintient ainsi une tension dramatique jusqu'à ce que résonnent les trombones, les contrebasses, les violoncelles, et les violons, le tout ponctué par les percussions.

5. Adhuc eo loquente (« et maintenant alors qu'il parle », La trahison de Judas), récitant, baryton, choeur et orchestre

Des murmures du choeur précèdent l'Évangéliste, raconte la trahison de Judas, chanté par le Christ en relation avec le chant choral, masculin ou féminin.

6. Ierusalem (« Jérusalem » tiré des Lamentations de Jérémie), choeur et orchestre

Le chant collectif exprime ces lamentations et se fondent dans le discours orchestral.

7. Ut quid, Domine (« Pourquoi, Seigneur », du psaume 9), choeur a cappella

Le choeur seul poursuit le récit, on est saisi par la théâtralité de ces chants.

8. Comprehendentes autem eum (« Puis ils le prirent », le reniement du Christ par Pierre), récitant, soprano, basse, choeur et orchestre

Les murmures et cris des choeurs sont en symbiose avec le récit du reniement du Christ par Pierre, étoffés par les interventions des solistes, soit la soprano Sarah Wegener et la basse Matthew Rose.

9. Iudica me, Deus (« Juge-moi, ô Seigneur », du psaume 42), basse et orchestre

La phrase mélodique de la basse est suivie d'une séquence très libre, carrément proche du free jazz.

10. Et viri, qui tenebant illum (« et les hommes qui tinrent Jésus... » raillant le Christ), récitant, baryton, choeur et orchestre

Le choeur évoque les moqueries et le dénigrement de la foule face au Christ, qui réagit. Encore là le baryton est brillant.

11. Ierusalem (texte identique à celui de la section 6)

La soprano chante Jésuralem, adopte un ton austère et solennel.

12. Miserere mei, Deus (« Sois miséricordieux envers moi, ô Dieu », du psaume 55), choeur a cappella

On a droit ici à une magnifique suite polyphonique d'effets choraux, petits groupes de chanteurs contre des formations plus considérables. On observe alors le fameux motif B-A-C-H, matériau essentiel à ce passage.

13. Et surgens omnis (« et la foule surgit... », le procès du Christ devant Pilate et la condamnation à mort), récitant, baryton, basse, choeur et orchestre

Les détracteurs du Christ, raconte l'Évangéliste, le conduisent devant Pilate, qui l'envoie au roi Hérode. Basse et baryton chantent cette confrontation entre les autorités et l'accusé. Les choeurs incarnent les ennemis du Christ, les trombones font trembler le sol, le chant choral concourt à l'ambiance générale. Le hasard fait que de vraies corneilles volent et croassent au-dessus de l'amphithéâtre Fernand-Lindsay. Rôle inattendu, mais pertinent !

14. Et in pulverum (« Et dans la poussière » du psaume 21), choeur et orchestre

Des voix de femmes émettent des sons lancinants, d'une intense lourdeur, et laissent imaginer la douleur du Christ traînant sa croix dans la poussière. La clameur de la foule s'intensifie, les bruits de commentaires parlés se superposent à des couches mélodiques et orchestrales extrêmement modernes.

15. Et baiulans sibi crucem (« Et portant sa croix » le chemin du calvaire), récitant et orchestre

Le récitant et l'orchestre évoquent ce chemin du calvaire.

16. Popule meus (« Mon peuple », tiré de Improperia), choeur et orchestre

Cette séquence plus longue est traversée par plusieurs séquences où l'orchestre se distingue à travers une diversité de techniques chorales. Encore une fois fascinant.

17. Ibi crucifixerunt eum (« Ici, ils l'ont crucifié » la crucifixion du Christ), récitant et orchestre

Le récitant raconte la crucifixion avec les deux larrons, sous l'impulsion de l'orchestre.

18. Crux fidelis (« Ô croix fidèle », du Pange lingua), soprano, choeur et orchestre

La soprano entre en symbiose avec l'orchestre, particulièrement avec les flûtes et les cordes.

19. Iesus autem dicebat (« Alors Jésus dit », la miséricorde du Christ), récitant, baryton et orchestre

Jésus exprime son émotion avant la fin, l'orchestre en magnifie le moment.

20. In pulverem mortis (« Dans la poussière de la mort », du psaume 21), choeur a cappella

Le chant collectif génère des vibrations funèbres, douces, sombres, parfois marquée par des élans de douleur ou de désarroi.

21. Et stabat populus (« Le peuple se tenait debout »), récitant, choeur et orchestre

« Le peuple restait là à regarder. Les chefs, eux, ricanaient », relate l'Évangéliste. Cette scène est galvanisée par le chant et le texte parlé, culminant avec l'orchestre - notamment la section des cors.

22. Unus autem (« Et un d'entre eux... » le bon et le mauvais larron), récitant, baryton, basse, choeur et orchestre

Voilà d'autres discours croisés, tout aussi poignants, entre le Christ et l'autorité - soit entre le baryton et la basse.

23. Stabant autem iuxta crucem (« Maintenant, ils se tenaient près de la croix ») d'après l'Évangile selon saint Jean, récitant, baryton et orchestre

24. Stabat Mater (« La mère se tenait debout », où le Christ crucifié qui s'adresse à Marie, du Stabat Mater) choeur a cappella

Ces deux séquences évoquent des scènes autour de la croix. Jésus s'adresse notamment à sa mère et à Jean, apôtre et évangéliste. Le choeur lance des plaintes poignantes qui se transforment en cris et déclamations intenses. Ssuivent des chants d'évanescence et d'élévation à la gloire du Divin.

25. Erat autem fere hora sexta (« et c'était vers la sixième heure », la mort du Christ relatée par Luc et Jean), récitant, baryton, choeur et orchestre

Les contrebasses, les trombones évoquent les ténèbres de la mort, des chants funèbres en accentuent la funeste destinée.

26. Alla breve, orchestre seul

L'orchestre prolonge cette ambiance mortuaire, impossible d'y échapper.

27. In pulverem mortis... In te, Domine, speravi (« Dans la poussière de la mort... En Toi, Seigneur, j'ai placé ma confiance » du psaume 30), soprano, baryton, basse, choeur et orchestre

Tous les solistes, tous les choeurs unissent leurs forces avec l'orchestre et l'orgue, ainsi culmine et se conclut la Passion de Penderecki. À suivre en Europe cette semaine...

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Programme présenté à l'amphithéâtre Fernand-Lindsay, samedi 14 juillet. Orchestre symphonique de Montréal, auquel se sont adjointes une section de saxophones, au lieu des hautbois et clarinettes, et une importante section de percussions.

Kent Nagano, chef d'orchestre. Sarah Wegener (Allemagne et Royaume-Uni), soprano (divers rôles). Matthew Rose (Royaume Uni), basse (divers rôles). Lucas Meachem (États-Unis), baryton (le Christ). Gabriel Sabourin (Québec), récitant (l'Évangéliste). Choeur de L'OSM (trois choeurs, dont un choeur de femmes, près de 90 chanteurs en tout). Andrew Megill, chef de choeur.