Qui, cette année au Festival international de jazz de Montréal (FIJM), incarnera le mieux le jazz chanté au féminin? Misons sur Cécile McLorin Salvant, 28 ans, lauréate en 2010 de la prestigieuse Thelonious Monk Institute International Competition et en janvier du Grammy du meilleur album de jazz vocal pour son disque Dreams and Daggers.

Publié le 28 juin 2018
Alain Brunet LA PRESSE

Certes la chanteuse la plus proche de l'idée qu'on peut se faire du jazz au programme du festival montréalais, assurément l'une des plus douées de cette lignée vocale ayant marqué plus d'un siècle d'expression vocale sur le vaste territoire du jazz, cette artiste prodigieusement douée assume les enjeux et paradoxes de son époque.

Primo, la gestion des identités représente selon elle un avancement important de l'époque actuelle, et nourrit sa démarche artistique.

«Je sais très précisément ce que signifie être femme et être noire. Les gens de ma génération peuvent aborder ces choses de front, et peuvent le faire à bon escient. Personnellement, cela influe beaucoup sur mes choix de répertoire et mes choix stylistiques.»

À ce titre, l'artiste est tributaire de trois identités, même si l'américaine est la plus forte en elle, selon ses dires.

En Haïti, le pays de son père, elle est allée rarement, «espère y retourner bientôt» afin d'y explorer plusieurs aspects de cette culture qui la fascinent - dont le vaudou que sa grand-mère réprouvait. En France, contrée de sa mère (d'où cette langue maternelle parfaitement maîtrisée), elle a vécu cinq ans, sans compter les nombreuses vacances familiales de son enfance ; elle a d'ailleurs commencé à y faire du jazz alors qu'elle était élève en chant classique au Conservatoire d'Aix-en-Provence.

«Mais c'est aux États-Unis que j'ai le plus longtemps vécu, tient-elle à rappeler. À Miami où j'ai grandi, tous mes amis étaient enfants d'immigrés, ils parlaient une autre langue à la maison. Pour moi, l'expérience américaine de ce métissage m'importe, c'est pourquoi je me sens très américaine... Même si se sentir américaine peut représenter une multiplicité de choses... ou ne vouloir rien dire! [rires]»

Fusion

Secundo, Cécile McLorin Salvant sait pertinemment qu'être une chanteuse de jazz aujourd'hui consiste à évoluer à travers la fusion de plusieurs cultures, bien au-delà du patrimoine afro-américain.

«Cela consiste aussi à me produire devant des auditoires majoritairement blancs, généralement plus âgés que moi. Vient-on me voir et m'entendre chanter par nostalgie pour de grandes artistes qui n'existent plus aujourd'hui? Que vient-on y chercher au juste? Une vision trop lisse? Si, par exemple, je choisis un blues de Jelly Roll Morton dont le texte est rempli de grossièretés - meurtre, lesbianisme, prison -, un public âgé peut me le reprocher; pour ce public blanc et relativement âgé, le jazz ne porte que de jolies chansons d'amour qu'interprétaient Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan. Un public de mon âge ne s'en formaliserait pas.»

Tertio, les enjeux techniques du jazz vocal représentent pour elle un paradoxe. Musicalement éduquée aux techniques classiques à l'européenne, elle tient un discours assez clair à ce titre d'entrée... et assume le paradoxe de sa propre formation.

«La technique vocale ne m'intéresse pas, une "belle voix" ne m'intéresse pas en tant que telle. Je crois plutôt que la voix est d'abord au service du moment musical. Malgré mon éducation classique, j'ai une aversion pour cette idée de beauté ou perfection vocale. Je ne travaille donc pas particulièrement ma voix, mais... oui, je sais que je la maîtrise tout en dénigrant un peu cette maîtrise. Mes idoles de la voix sont Howlin' Wolf, Louis Armstrong ou Elizabeth Cotten, enfin toutes ces voix magnifiques qui n'avaient pas d'énormes possibilités techniques mais dont la maîtrise de l'expression était exceptionnelle. J'essaie donc de trouver le bon mélange entre cette valeur et ma propre formation.»

Formes populaires

Jusqu'à ce jour, Cécile McLorin Salvant s'est distinguée par le choix d'un jazz très proche de sa colonne vertébrale et assorti de compléments populaires.

«Mon influence principale est ce jazz que j'adore et que j'ai adoré, ces grands standards qui sont difficiles à interpréter dans leur simplicité. Par ailleurs, je suis très influencée par la musique folklorique américaine, par le blues, par les musiques des Appalaches, par le folk américain, ces musiques de tradition orale.» 

Plus elle écoute de la musique, en fait, plus elle s'intéresse à ces formes populaires qu'elle greffe à sa culture jazzistique.

«J'aime la musique "de la maison", celle des petites gens, de la communauté. Bien sûr, j'adore aussi la musique savante et ses grands compositeurs, j'ai quand même étudié la musique classique! Ça demeure très important pour moi, mais je constate m'intéresser davantage à la mélodie qu'une grand-mère chante à son petit-enfant. Je porte ce même intérêt pour l'art visuel, l'artisanat domestique ou la littérature populaire lorsque ces formes sont brillantes dans leur expression.»

Il est évidemment trop tôt pour évaluer la contribution historique de Cécile McLorin Salvant à ce stade précoce de sa carrière, mais on la voit actuellement déborder le cadre de l'interprétation.

«Mon évolution se fait plus par l'écriture et la composition que je ne l'aurais pensé. Je croyais être uniquement interprète, j'ai aujourd'hui l'impression que cet autre aspect se développe. Je sens qu'il y a beaucoup à faire dans l'évolution des formes, dans la recherche des textures vocales, dans l'exploitation de l'humour absurde dans les textes, ou encore dans le dialogue d'une chanteuse avec ses musiciens.»

Plus précisément, elle mène un chantier de création, conçoit paroles et musiques d'un cycle de chansons qu'arrange le visionnaire canadien et excellent chef d'orchestre D'Arcy James Argue.

«J'adore travailler avec lui, j'adore sa musique. J'enregistre des maquettes piano-voix et il arrange ça pour quatuor à cordes trois soufflants, banjo-guitare, vibraphone, piano, percussion et batterie. On fera quatre concerts l'automne prochain, nous verrons ensuite si tout ça se tient.»

Proche de l'album

Très généreux, le plus récent album de Cécile McLorin Salvant pourrait ressembler au concert de Montréal. New-Yorkaise d'adoption depuis le début de cette décennie, elle rappelle le contexte de la réalisation de Dreams and Daggers, opus de 23 titres paru l'an dernier sous étiquette Mack Avenue.

«Nous avons enregistré trois soirs au Village Vanguard, nous n'avons gardé que des éléments de la dernière soirée, car nous nous y sentions enfin à l'aise. Quelques mois plus tard, nous avons passé une journée en studio pour y enregistrer les six pistes avec un quatuor à cordes. Le concert de Montréal ne sera pas une présentation de cet album, mais un mélange du même type.»

Au programme, donc, standards de jazz, compositions originales, chansons de vaudeville, blues, humour absurde, humour coquin... savoureux paradoxes.

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Au Théâtre Maisonneuve, ce soir, 20 h, précédée de Christian Sands, Cécile McLorin Salvant sera accompagnée par le pianiste Adam Birnbaum, le contrebassiste Paul Sikivie et le batteur Kyle Poole.