Chaque concert de Wayne Shorter à Montréal est l'occasion de réitérer sa contribution monumentale à la musique contemporaine, toutes catégories confondues. Le maître aura 80 ans le 25 août, et vit aux antipodes de tout conformisme. Même à ce grand âge, ce saxophoniste, improvisateur et compositeur demeure l'un des plus grands visionnaires du jazz. Sa musique montre la voie à tant de musiciens et mélomanes!

Publié le 29 juin 2013
Alain Brunet LA PRESSE

Nous avons joint à New York celui qui fut tour à tour musicien-clé des Jazz Messengers, compositeur principal du fameux quintette de Miles Davis dans les années 60, co-leader du groupe Weather Report avec Jozef Zawinul, leader de plusieurs formations, dont ce quartette fondé en 2000, un des plus grands de l'histoire.

On l'invite à expliquer la fraîcheur de sa démarche et la nature de sa quête, il répond par une série de questions:

«À quoi sert vraiment la musique? À divertir? À la réussite financière? À la gloire? À la reconnaissance? À imprimer des sourires sur les visages? À alimenter des souvenirs? À produire de la nostalgie? À rassurer les gens? En me posant ces questions, je me pose un défi en tant que musicien... et puis je me pose d'autres questions: comment essayer de faire de la musique qui ne s'apparente pas à l'idée qu'on s'en fait? Quels sons peuvent ouvrir de nouvelles portes en nous? La musique ne peut-elle pas alimenter la curiosité et la profondeur des êtres?»

Poser ces questions, c'est y répondre. Et Wayne Shorter y répond encore davantage en énonçant ses valeurs artistiques:

«Mon objectif n'est ni de réchauffer, ni de refaire, ni de renforcer quelque zone de confort, ni d'uniformiser. Ma musique est une métaphore de l'existence. Elle n'atteint pas toujours son objectif, mais elle tend à exprimer ce voyage que représente notre vie. Elle contribue aussi à nous aider à mieux révéler qui nous sommes.

«L'identité est souvent dissimulée dans l'expression. La partie dissimulée provient de la répétition, de la redondance. Or, lorsqu'on révèle sa véritable identité, on a plus de chances de mener des actions qui ne se sont jamais produites auparavant. Chacun a besoin de sa singularité pour négocier avec l'inédit, l'inconnu.»

Voilà pourquoi cet improvisateur fabuleux et grand meneur de jeu ne répète jamais avec les membres de son quartette - Danilo Perez, piano, Brian Blade, batterie, John Patitucci, basse et contrebasse. Seuls les concerts du quartette sont les véhicules de son expression, ce qui explique le peu d'enregistrements qu'il a laissés, dont le fantastique Without a Net, montage d'enregistrements publics paru en janvier sous étiquette Blue Note.

«Une fois acquise, la connaissance ne se répète pas en groupe, insiste Shorter. La seule chose que l'on puisse «répéter», c'est le courage et l'éradication de la peur. Lorsqu'il est temps d'agir, cependant... On monte sur scène et on doit mettre de côté ses crédits accumulés, ses attributs, ses récompenses, ses habits du dimanche... pour ainsi se révéler, bien au-delà de sa vulnérabilité. Il faut révéler sur scène son combat et sa capacité à surmonter les difficultés qui se présentent en temps réel. Il ne faut pas fuir ce combat, il ne faut pas craindre l'imperfection. Coïncidences et accidents doivent être mis à découvert.»

La vision du monde de Wayne Shorter, bouddhiste assumé depuis des lustres, semble exclure tout commentaire sur les étapes de sa trajectoire exemplaire. Chaque question posée en ce sens est esquivée ou transformée en considérations générales sur l'existence et la création.

«Je ne vois pas de moment décisif dans mon existence. Je ne vois qu'une série de vérifications. La vie est pour moi une aventure éternelle. Chaque jour est le premier jour. On y traverse des moments extraordinaires, magiques, tragiques. Nous sommes le lien entre ces événements, tout en sachant que des forces extérieures peuvent les transcender au-delà de nos limites propres.»

Conformément à sa conception de l'ici et maintenant, Wayne Shorter ne semble pas savoir grand-chose de ce qui lui est organisé pour la soirée de samedi, c'est-à-dire la flopée d'invités de marque qui se produiront sur la scène du Théâtre Maisonneuve - Joe Lovano, Dave Douglas, Geri Allen, Esperanza Spalding, etc.

«Je n'ai rien organisé. Je suis en attente de surprises, I'm a standbyer! Mon âge? Tant d'humains auront 80 ans désormais. Nous célébrerons tous ceux qui atteindront cet âge. Vous savez, cela vous arrivera plus vite que vous ne le croyez!», glisse-t-il en riant.

«Je ne sais pas trop qui est invité à cette soirée, mais je sais que ce concert se déroulera dans l'esprit de nos rencontres en quartette. Quoi qu'il advienne, je m'attends à ce que nous fassions la guerre à la guerre. Ce sera un autre programme d'entraînement pour l'écoute: écoute des sons, écoute de soi, écoute de l'autre. Nous devrons continuer à aller vers notre propre mystère.

«Pour moi, conclut le maître jazzman, les mots «début» et «fin» n'ont pas de résonance. Des choses émergent, les effets deviennent des causes qui deviennent ensuite effets. C'est un continuum sans début ni fin. Je n'aime pas l'expression «réinventer ma musique»; je préfère suggérer qu'une composition n'est jamais terminée.»

Pour les célébrations du 80e anniversaire de Wayne Shorter, son quartette est joint ce samedi, 19h, Théâtre Maisonneuve, par Joe Lovano, le quintette de Dave Douglas et le trio féminin ACS - Gery Allen, Terry Lunn Carrington et Esperanza Spalding.