Celles et ceux qui, un soir de juillet 2004, s'étaient présentés au Club Soda, en gardent un souvenir impérissable : la formation norvégienne Jaga Jazzist avait tout balayé sur son passage. Absolument tout! Performance tsunamique, neuf multi-instrumentistes déchaînés, formation redoutablement cohésive, éclectisme furieux.

Alain Brunet LA PRESSE

Comme son frère Martin et sa soeur Line, Lars Horntveth oeuvre au sein de Jaga Jazzist depuis 17 ans. À l'origine, la formation réunissait les camarades d'une école secondaire de Tonsberg, petite ville située à un peu plus d'une heure de route d'Oslo, et dont six membres originels sont toujours là. Aujourd'hui, Jaga Jazzist est considéré parmi les meilleurs détachements de nouvelle musique instrumentale. Bien au-delà du territoire scandinave.

Et pourquoi avoir attendu sept ans avant revenir à Montréal ?

« Tourner à neuf musiciens exige beaucoup d'organisation et d'énergie. Nous n'avons pu venir au Canada depuis le début du nouveau cycle de tournée (l'an dernier), nous y serons enfin », explique le compositeur de Jaga, bien assis dans l'autobus de tournée qui le mène en Oregon.

« Après avoir lancé l'album What We Must en 2005, nous avons surtout travaillé en Europe. Puis nous avons pris une pause beaucoup plus longue que prévue. Trois membres de la formation ont alors quitté pour suivre d'autres carrières dont deux sont devenus médecins et un autre designer. Les musiciens restants, eux, se sont concentrés sur leurs propres projets. Et nous avons aussi mis du temps à recruter les trois nouveaux. De mon point de vue, l'alignement actuel est le meilleur que jamais il ne l'a été depuis nos débuts », soutient Lars Horntveth.

La création du dernier album

One Armed Bandit, cinquième album studio de Jaga, a été lancé à l'automne 2009. Son compositeur en raconte la trajectoire créative :

« En fait, nous avons absorbé plusieurs musiques de styles distincts avant de composer celles de One Armed Bandit.  Au départ, nous avons écouté beaucoup d'afrobeat, beaucoup de Fela Kuti, avec l'intention d'en faire quelque chose de très Jaga. Côté musique « sérieuse »,  ce qui est le plus évident sur le dernier album est la musique de Steve Reich. Côté électro, je dirais Daft Punk et Justice. Côté rock, du vieux prog scandinave des années 60-70 dont le groupe suédois Dungen. Si l'album What We Must était plus proche de  l'indie et du shoegaze rock, One Armed Bandit me semble plus complexe et plus proche du rock progressif. Et nous avons essayé d'y exploiter davantage les instruments à vent à la manière Jaga.

« Lorsque nous avons eu le sentiment que le musiques commençaient à fonctionner, j'ai cessé d'écouter et je me suis concentré sur le groupe, sur les possibilités de chaque membre. Ces dernières années, d'ailleurs, l'instrumentation n'a cessé de prendre de l'ampleur au sein de Jaga, pusique chacun d'entre nous joue de deux à quatre instruments différents. Conséquemment, cela me pose de nouveaux défis. Je crois néanmoins que cette polyvalente est une des clefs de notre succès.»

La matière de cet album a-t-elle évolué sur scène depuis sa sortie?

« Bien sûr, répond le musicien, nous essayons de mener ailleurs ce que nous avons enregistré. C'est une combinaison de nos 17 ans d'activités et de nos influences récentes. Sans cesse, nous essayons de créer du neuf mais il faut être honnêtes : nous formons toujours le même groupe.»

Autodidactes et... éduqués

Lars Horntveth, il faut le souligner, n'a jamais poursuivi d'études académiques pour ainsi mettre au point ce langage brillant, qui s'abreuve à toutes les sources : moult variantes de rock, jazz moderne,  électro, hip hop, minimalisme américain, musique contemporaine de tradition classique, musiques africaines, reggae, on en passe. Lorsqu'un autodidacte a du talent, son oeuvre a l'avantage de passer par aucun filtre institutionnel.

Qu'en pense le musicien norvégien? Il relativise :

« Mon frère, ma soeur et moi sommes autodidactes. Toutefois, cinq musiciens du groupe ont reçu une éducation musicale, pendant que les quatre autres ont appris différemment. Pour nous tous, l'éducation musicale s'est faite en cours de route, de manière institutionnelle ou autodidacte. Personnellement je n'aimais pas les écoles et j'ai pu exercer mon métier dès l'âge de 18 ans. Au cours des trois ou quatre dernières années, cependant, je me suis mis à l'étude plus sérieuse de la composition. J'y vois désormais un avantage, alors qu'avant c'était plus cool de faire mes propres affaires, de m'en tenir à ma seule perspective. »

Perspective qui n'est en rien altérée par quelque principe de composition, s'empressera-t-on de souligner.

«Jaga a toujours été éclectique, mais cela n'est pas l'expression d'une stratégie consciente. Et nous avons toujours pris soin d'éviter que nos références soient évidentes dans notre musique. Par ailleurs, nous n'avons jamais prétendu être avant-gardistes, pas plus que nous avons voulu être pop. Mon approche en ce sens consiste à créer une musique instrumentale très catchy, proche de la forme chanson, c'est-à-dire qu'elle n'exclut pas la mélodie.»

Qui plus est, Lars Horntveth ne s'en tient pas exclusivement à la formation qui s'amène à Montréal :

« Quand je  travaille avec d'autres artistes, c'est souvent hors de la communauté du jazz ou de la musique instrumentale.  En 2008, mon frère et moi avons joué au sein d'un groupe pop-rock, The National Bank, qui marche très bien en Europe. J'ai aussi enregistré un album solo en 2009   (Kaleidoskopic),  j'ai réalisé des enregistrements pour d'autres, sans compter les musiques pour le cinéma, le théâtre ou la radio.  En fait, nous sommes cinq au sein de Jaga à mener d'autres projets. »

En norvégien, Jaga Jazzist désigne un «jazzman pourchassé»... et qui peut lui-même courir d'autres lièvres !

Jaga Jazzist se produit vendredi, 23h, au Club Soda.