La frustration de n'avoir pu entendre à ce festival la matière de l'album Highway Rider, ambitieux projet de Brad Mehldau lancé en 2010 impliquant son trio, un orchestre de chambre et... Joshua Redman, devait-elle altérer la perception de ce concert en tandem sur lequel on devait se rabattre hier soir au Théâtre Maisonneuve?

Alain Brunet LA PRESSE

Bien sûr que non. Il fallait laisser sa mauvaise foi au portique, s'installer confortablement, déployer ses antennes. L'occasion était belle de revoir ces collaborateurs de longue date, voir se poursuivre cette relation entre piano, saxophones soprano et ténor. Rappelons que Brad fut jadis sideman de Josh, et que ce duo que forment ces deux pointures existe depuis un moment.

D'entrée de jeu, Joshua Redman et son employeur ont joué un extrait de Highway Rider, soit The Falcon Will Fly Again, pour ensuite enchaîner Note To Self de Redman, une pièce inédite de Brad, la très bluesy bop Cheryl de Charlie Parker. Et ainsi de suite.

Nous aurons eu droit à une conversation délicate, aux antipodes de l'ostentation, dialogue qui a d'ailleurs requis quelques ajustements au départ, et qui n'a cessé de s'améliorer afin qu'on puisse conclure à une rencontre concluante.

Et le solo de samedi au Gesù?

Présentés à Montréal au fil du temps, les concerts solos de Brad Mehldau m'ont laissé des bémols en tête. Rarement ressenti le même ravissement qu'à la rencontre de son superbe trio. J'ai mis du temps, d'ailleurs, à déballer ce récent Live in Marciac, double CD enregistré avec public au festival français en août 2006, le tout assorti d'un DVD. Et puis j'ai écouté. Et alors? Hmmm... je me suis dit que j'avais dû assister à des performances moins solides à Montréal et que c'était peut-être un concours de circonstances, réflexion faite.

Au sortir du très généreux concert de samedi, je n'avais plus rien de consistant à reprocher à Brad Mehldau en solo. Deux heures de haute inspiration, équilibre idéal entre l'accessibilité de la forme chanson et l'exploration moderne que propose le pianiste américain si apprécié des jazzophiles. Seul irritant au programme, la ténuité relative du son de piano dont s'est plaint son utilisateur.

Une des clefs de son succès réside dans ces relectures de chansons récentes qu'il extirpe du répertoire indie. Le jazz, il faut dire, a toujours pompé dans le répertoire populaire pour en transformer les formes et en rendre les structures propices à l'improvisation. À la grande époque de Broadway dont les chansons étaient riches sur le plan de l'harmonie, la jazzification coulait de source. Lorsque toutefois le rock et le folk ont pris le dessus dans les années 60, l'appauvrissement harmonique du répertoire populaire a brisé la relation entre jazz moderne et musique pop. C'est resté ainsi jusqu'à une période récente, d'ailleurs.

Que faire alors avec le rock indie? Depuis les débuts de sa carrière internationale, Brad Mehldau répond à la question: non seulement transforme-t-il en profondeur les harmonies initiales de ce nouveau répertoire, mais y greffe-t-il de passages totalement inédits. Il prend soin, cependant d'en conserver intacts les thèmes mélodiques et l'esprit originel.

Parmi les nouveaux standards au programme de samedi, on aura remarqué Smells Like Teen Spirit de Nirvana (hier, le duo a fait Lithium au rappel), Jigsaw Falling Into Place de Radiohead, Teardrop de Massive Attack, Hey Joe de Jimi Hendrix, Blackbird des Beatles. Ses versions de «vrais» standards (My Favorite Things, notamment) ou les pièces de son cru ont donné un lustre supplémentaire à ce concert magnifique.