Dans Laurence Anyways, Emmanuel Schwartz est un ange androgyne tombé du ciel. Le rôle ne dure que quelques minutes et pourtant, il nous donne instantanément toute la mesure de son magnétisme. Acteur-fétiche de Wajdi Mouawad depuis sept ans, il vole de ses propres ailes au Festival TransAmériques avec Nathan, une pièce qu'il a écrite et mise en scène, avant de retrouver Xavier Dolan pour un projet de cinéma.

Nathalie Petrowski LA PRESSE

C'est un grand escogriffe de 6,2 pieds, maigre comme un clou, visage en lame de couteau, physique totalement atypique, rien de mignon à la Brad Pitt, mais allez savoir pourquoi, Emmanuel Schwartz est un des acteurs les plus prometteurs de sa génération.

Il a eu 30 ans le 1er mars dernier, un anniversaire qu'il a fêté quelque part entre Montréal et Bruxelles où il répète avec une troupe belge de renom Marketplace 76, une pièce qui sera créée l'automne prochain et tournera en Europe.

Ce matin, il m'a donné rendez-vous dans un petit café de la rue De Castelnau. Il est en noir de la tête aux pieds sauf pour les baskets rouges assorties à des lunettes aux montures orange. «J'ai mis du temps à avoir conscience de mon physique, avoue-t-il. Au secondaire, à Notre-Dame, je voulais à tout prix jouer au football sans comprendre que je n'avais pas le gabarit nécessaire. J'avais des idées romantiques. J'en ai encore.»

Pour sa nouvelle pièce, la quatrième du cycle de ses chroniques, qui porte le titre énigmatique de NathanBénédictestunyiking ou de Nathan tout court, il a voulu raconter l'histoire d'un auteur qui a réussi son autocombustion malgré lui après avoir écrit l'histoire de sa famille. Il gît à l'hôpital paralysé, handicapé, à moitié mort. Pourquoi l'autocombustion et pourquoi le personnage d'un handicapé? «Le feu est un élément qui revient souvent dans mes textes, je ne sais trop pourquoi. Quant au handicapé, c'est un peu comme ça que je me sens. Handicapé par une sensibilité excessive dans un monde voué à l'efficacité», répond-il de but en blanc.

Complicité artistique

Du même coup, il avoue qu'il se cherche encore. Pas nécessairement en tant qu'acteur. Mais très certainement en tant qu'auteur et metteur en scène. Et pour cause!

Pendant plus de sept ans, Emmanuel Schwartz a vécu dans le sillage, l'entourage et l'aura de Wajdi Mouawad. Leur rencontre au Quat'Sous fut en soi un événement aussi étrange qu'extraordinaire.

Mouawad y terminait son mandat de directeur artistique. C'était son dernier jour en fonction. Schwartz venait d'achever sa formation à l'Option-théâtre du cégep Lionel-Groulx. Il s'est présenté pour les Auditions du Quat'Sous. Il avait préparé une scène d'Iphigénie de Racine où il interprétait Clytemnestre, ce qui en dit long sur son audace. Mais Schwartz avait aussi écrit des textes pour des camarades qui passaient l'audition.

Wajdi a tout vu, tout entendu. L'acteur était en train de se changer dans une loge lorsque le metteur en scène a cogné a sa porte et l'a invité à aller prendre un café. Deux jours plus tard, les deux fondaient la troupe Abbé Carré Cé Carré. Aussi simple et rapide que ça. L'entente, c'était qu'ils joueraient et mettraient en scène leurs textes respectifs. «Mais au bout du compte, j'ai davantage joué pour Wajdi qu'il n'a joué pour moi. Cela dit, j'ai appris énormément avec lui. Je l'ai suivi en France. Nous avons vécu de grands moments d'intensité théâtrale, d'amitié et de complicité artistique, à Avignon et un peu partout dans le monde, avec les pièces Littoral, Forêts et Ciels. Et puis, un jour, on a compris qu'il était temps qu'on mette fin non pas à notre compagnie, mais à notre collaboration artistique. Il n'y a pas eu de grosse chicane ni rien, simplement la fin d'un cycle.»

Trouver sa voie

Le résumé de la carrière d'acteur d'Emmanuel Schwartz se lit comme un who's who du monde de la création tant en théâtre et en cinéma qu'en danse. L'acteur a en effet joué sous la direction de Serge Denoncourt, Alice Ronfard, Dave St-Pierre, Olivier Choinière, Denis Villeneuve, Éric Jean, Xavier Dolan et même Todd Haynes pour le film sur la vie de Bob Dylan, I'm Not There.

Mais même s'il est un jeune acteur très demandé, son métier d'interprète ne semble pas le combler entièrement. «J'adore jouer et me mettre au service de la vision et de l'imaginaire d'un autre, mais chaque fois que ça se produit, ça me pousse encore davantage vers l'écriture et la création de mon propre monde. Pour l'instant, je suis encore un mélange d'influences qui vont de Wajdi à Robert Lepage en passant par Daniel Danis, qui m'a accompagné dans mes premiers pas d'auteur, mais j'espère un jour trouver ma propre voie.»

Cela ne saurait tarder surtout si on se fie au résumé de Nathan, qui a été créé au CNA il y a trois semaines et dont la forme-fleuve semble pour le moins ambitieuse. Douze acteurs se déploient pendant plus de deux heures sur scène en s'adressant régulièrement au public pour contester la vision du narrateur.

Culture bilingue

Il y a aussi dans cette fable généalogique un questionnement sur la filiation qui a dû être inspirée par les origines mêmes d'Emmanuel Schwartz, qui a grandi à Notre-Dame-de-Grâce, entre un père musicien de jazz anglophone du nom de Gary Schwartz et une mère orthopédagogue full francophone du nom de Lucie Lalonde.

Le Montréal des deux solitudes, Emmanuel Schwartz l'incarne à lui tout seul. S'adressant à son père en anglais et à sa mère en français, il a grandi littéralement dans les deux langues et il maîtrise les deux à la perfection. En même temps, il avoue n'avoir jamais senti qu'il faisait partie de la grande famille québécoise nationaliste tricotée serré. Pas plus qu'il ne faisait partie de la communauté anglo-montréalaise. Pourtant, dès qu'il ouvre la bouche pour parler anglais, le francophone en lui disparaît complètement pour céder la voie à un unilingue anglophone. Une vidéo sur le web où il fait une pub pour des amis qui tiennent la collection de vêtements Fake le prouve admirablement. «Everything is fake», dit-il en fumant une clope et en parlant avec la dégaine et l'accent d'un hipster de Brooklyn. Le hic, c'est qu'il n'est jamais allé à New York et encore moins à Brooklyn.

«Je regrette beaucoup de ne pas avoir exploré davantage l'univers anglophone quand j'étais plus jeune, mais à l'avenir, je compte bien rattraper le temps perdu», dit-il.

En attendant, après les représentations de Nathan, aujourd'hui, demain et lundi au Théâtre rouge du Conservatoire, Emmanuel Schwartz repartira pour Bruxelles. À son retour, il retrouvera son ami Xavier Dolan pour travailler avec lui sur l'adaptation pour le cinéma de sa pièce Maxquialesyeuxsortisducoeur, l'histoire d'un jeune poète qui s'immole. Autant dire qu'on n'a pas fini d'entendre parler du grand escogriffe de 6,2 pieds ni de le voir brûler les planches, avec ou sans autocombustion.

Emmanuel Schwartz en cinq temps

1-Naissance à Montréal le 1er mars 1982.

2-Fonde en 2005 la compagnie Abé Carré Cé Carré avec Wajdi Mouawad.

3-De 2005 à 2010 en tournée avec Littoral, Forêts et Ciels de Wajdi Mouawad.

4-En 2010, met en scène ses propres textes dans le triptyque Chroniques (Max, Bérénice et Clichy).

5-En 2012, création du spectacle-fleuve Nathan au CNA et au FTA et adaptation pour le cinéma de Max avec Xavier Dolan.